Travail, un mot qui nous gouverne

« Il s’agirait de remettre les choses dans l’ordre logique, c’est-à-dire de subordonner les valeurs économiques aux valeurs intrinsèques et d’usage en somme. »

Marie-Anne Dujarier se penche, aux éditions Anamosa, sur les trois strates d’un terme que tout le monde croit comprendre mais qui demeure conditionné à d’importants rapports de force.

Travail. On l’invoque pour justifier des réformes, stigmatiser les inactifs ou annoncer une forme d’apocalypse numérique. Marie-Anne Dujarier, sociologue, commence donc par un geste épistémologique nécessaire : suspendre l’évidence du terme pour en examiner la structure. Il s’agit de comprendre que « le travail est une catégorie de pensée et de la pratique tout historique et donc contingente ». Pas une réalité naturelle. Une construction, avec des bords économiques, des angles morts écologiques et des intérêts socioprofessionnels incorporés.

Plutôt que d’ajouter au débat sur la fin ou la valeur du travail, Marie-Anne Dujarier déplie le mot en trois dimensions qui coexistent sans jamais s’emboîter tout à fait : l’activité, la production et l’emploi. Chacune obéit à une logique propre, et c’est précisément leur agrégation forcée sous un vocable unique qui produit les confusions idéologiques dont se nourrissent ensuite les discours dominants.

L’activité d’abord. C’est le sens le plus ancien, apparu au XIe siècle : l’effort, la peine, ce que cela demande de faire quelque chose. Les ergonomes ont formalisé l’intuition en distinguant le travail prescrit – la tâche ordonnée – du travail réel, c’est-à-dire ce que le travailleur fait effectivement pour surmonter les résistances. L’auteure le formule ainsi : « L’activité consiste à engager dans la réalisation d’une tâche, non seulement son intelligence, mais aussi sa sensibilité et les compétences incorporées au fil de son existence ; et ce avec une rapidité qui déborde régulièrement la conscience. » Cette mobilisation totale (corps, affect, intelligence) est ce que le management taylorien a systématiquement tenté d’invisibiliser, en réduisant le travailleur à un vulgaire exécutant. Or, c’est précisément cet écart irréductible entre prescription et réalité qui constitue le sujet au travail. Le supprimer n’est pas seulement inefficace : c’est pathogène.

La production ensuite. Ici, le travail désigne exclusivement son résultat. Et c’est là que s’ouvre un conflit de valeurs fondamental. Le capitalisme a imposé une définition simple : est travail ce qui produit de la valeur monétaire. Tout le reste – s’occuper d’un enfant, régénérer un écosystème, prendre soin d’un parent vieillissant – est hors-cadre, invisible aux institutions, non comptabilisé. Cette hiérarchie arbitraire est le résultat d’un rapport de force historique, genré et de classe. Le XIXe siècle a opéré une séparation radicale entre la production masculine rémunérée et la reproduction féminine gratuite, scission dont nous héritons encore dans chaque débat sur le congé parental ou le revenu universel.

L’emploi, enfin. Le nœud politique. Le salariat, forme dominante de l’emploi depuis l’industrialisation, est un rapport de subordination juridique : l’employeur dispose d’un pouvoir de direction, de contrôle et de sanction envers son employé. La fin de l’autosubsistance a rendu cette subordination nécessaire pour la quasi-totalité de la population. Mais Marie-Anne Dujarier de préciser : « Le salariat est donc aujourd’hui une subordination qui protège : il est objectivement et subjectivement ambivalent. » Cela explique certainement pourquoi les travailleurs défendent un système qui les contraint, et pourquoi toute politique qui menace l’emploi suscite une résistance légitime, même chez ceux qui en souffrent.

Cette réflexion à triple fond permet ensuite à la sociologue d’analyser avec finesse les mécanismes de mise au travail, ces stratégies par lesquelles un employeur obtient le consentement à la tâche. Du discours moral sur la valeur travail qui culpabilise les inactifs au management par l’excellence et au Chief Happiness Officer, en passant par le hope labor qui fait travailler des stagiaires sous promesse d’employabilité future : la diversité des dispositifs révèle que l’adhésion, non spontanée, est toujours construite.

Mais au fond, qui travaille vraiment ? Le travail domestique, le travail numérique (ces données offertes aux plateformes), le travail des aidants, voire le travail animal : tout un continent productif échappe au Code du travail et à ses protections. Définir ce qui compte en tant que travail constitue un acte politique. Et l’automatisation, loin de résoudre la question, ne fait en réalité que la déplacer : les fermes à clics qui entraînent les intelligences artificielles montrent que le travail humain le plus subalterne se cache là où on prétend l’avoir éliminé.

Face à ce tableau, quatre postures : s’adapter (développer des mécanismes de défense), fuir (la bifurcation individuelle, option réservée à ceux qui ont du capital), résister (la lutte collective), ou transformer, c’est-à-dire créer d’autres cadres institutionnels, coopératives, communs, formes de sécurité sociale du travail non salarié. C’est vers cette dernière voie que l’essai bascule en conclusion, dans un exercice de pensée programmatique : « Il s’agirait de remettre les choses dans l’ordre logique, c’est-à-dire de subordonner les valeurs économiques aux valeurs intrinsèques et d’usage en somme. » 

Marie-Anne Dujarier réussit pleinement à montrer que le débat sur l’avenir du travail ne pourra pas avancer tant qu’on n’aura pas accepté de défaire le mot lui-même. Voilà en tout cas une contribution lucide qui aidera à démystifier une notion bien plus complexe qu’il n’y paraît.

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Jonathan Fanara


Travail, Marie-Anne Dujarier – Anamosa, 30 avril 2026, 112 pages


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