« Qu’est Bukowski sinon cette manière d’écrire sincère et géniale, comme si le comptoir rencontrait le Goncourt ? Les formules affluent, les idées pulsent, les coupes sont nettes, les chutes percutent sans prévenir. Dans « Vieux poète », la liste « loyer / cigarettes / vin / femmes / chevaux » condense toute une vie en quelques nécessités pauvres. C’est ainsi que l’image tapageuse du poète ivre voisine avec celle d’un homme qui a tout vu depuis le dessous. Un homme qui aspire à ce que l’on regarde avec lui ce que la littérature préfère souvent laisser hors champ. »
Avec Brûler dans l’eau, se noyer dans les flammes, recueil paru aux éditions Au Diable Vauvert, Charles Bukowski s’affirme un peu plus comme un poète de la survivance. Dans ces textes écrits entre 1955 et 1973, l’alcool, les femmes, les boulots idiots, les chiens, les vieillards ou encore les lettres de refus composent, ensemble, une autobiographie oblique où chaque débris du réel fait tenir debout une poésie désabusée.
On le croit livré avec tout son attirail : la bouteille, la chambre sale, les jambes de femmes, les courses hippiques, les gueules de bois, la haine du travail, le rire gras contre la littérature en habits du dimanche. Tout cela existe, bien sûr, et Brûler dans l’eau, se noyer dans les flammes ne cherche pas à le cacher. Mais ce nouveau recueil inédit en français rappelle surtout que Charles Bukowski fut d’abord un poète de l’exposition nue : un homme sans parapluie métaphysique, placé sous les intempéries du corps, du désir, du loyer à payer, de la solitude, du ridicule et de la mort.
L’ouvrage rassemble des poèmes écrits entre 1955 et 1973. Dans sa préface, Charles Bukowski en précise lui-même la géographie : les premières sections relèvent des années 1955-1968, tandis que la dernière contient des textes plus récents, de 1972-1973. Les écrits sont indexés à ce dont ils sont issus : les éditeurs marginaux, les cuites, l’observation méthodique du quotidien, les petits boulots aliénants…
Jon Webb, l’éditeur, finira par asséner : « T’es une raclure, Bukowski, mais je vais quand même te publier. » La formule vaut presque baptême. Car Charles Bukowski n’entre pas en littérature par la grande porte ; il y est admis comme une nuisance nécessaire, une mauvaise odeur enivrante, un type qu’on publie malgré soi parce que cette prose de la déchéance fait finalement sens. On y perçoit la constance d’un état d’esprit : l’homme n’espère rien, mais il regarde tout. Il sait que le salut est improbable, que la victoire n’est pas prévue au programme. Chez lui, l’existence apparaît telle une partie truquée dont il faudrait pourtant continuer à étudier les cartes.
Ne jamais élever la douleur trop haut. La laisser au ras du sol, là où elle sent encore la poussière, le tabac et le linge sale. Dans « La tragédie des feuilles », l’abandon domestique est criant : « Ma femme avait foutu le camp et les bouteilles vides tels des cadavres saignés à blanc m’entouraient de toute leur inutilité. » Et ensuite cette phrase, sèche : « La douleur est absurde parce qu’elle existe, rien de plus. »
Cette poésie n’est jamais immobile. Elle titube, elle ricane, elle se relève, elle ouvre une énième bière, elle regarde un chien traverser la rue ou des ouvriers vaquer à leurs occupations. Dans « Bière de 14 h », il suffit d’un matelas, d’un robinet qui goutte, d’une bouteille vide et de « la jeunesse emmurée, poignardée et rasée de près » pour composer une petite symphonie du désastre ordinaire. Bukowski a l’art de faire entrer l’absolu par les toilettes bouchées. Rien de moins.
Les lettres de refus donnent lieu à l’un des textes les plus révélateurs du recueil. « Ce n’est jamais agréable de se faire rembarrer », écrit-il, avant d’élargir aussitôt le propos : on peut être refusé par « un mur », « l’esprit humain », « le sommeil », « le sexe », « presque tout ». Être écrivain, c’est apprendre que le monde entier renvoie parfois l’enveloppe non ouverte. D’où cette colère contre le milieu, dans « Éclat de rire littéraire », où les manuscrits sont cuisinés, brûlés, arrosés de bière, rejetés parce qu’ils sont « ineptes ». Mais l’ironie vise aussi les gardiens autoproclamés de l’Art, ceux qui « s’amusent et forniquent avec les Arts » en encombrant la scène de leur « impardonnable médiocrité ».
Le poète ne se place pas pour autant au-dessus de la mêlée. C’est même l’inverse : il se sait compromis, sale, ridicule, contradictoire. Dans « Certaines personnes », il raconte rester « étendu derrière le canapé 3 ou 4 jours d’affilée », avant de se relever, nourri de vin, frictionné, presque ressuscité, « aussi adorable qu’une grosse baleine rose ». La chute est splendide : « Certaines personnes ne perdent jamais la boule. Quelles vies désespérément tristes elles doivent mener. » L’homme inverse ici la morale commune. La santé parfaite, la maîtrise de soi, la constance sont suspectes, étrangères au tremblement du vivant.
Dans « Les ouvriers », Bukowski se garde bien de décrire la noblesse abstraite du labeur. Les travailleurs rient même lorsqu’une planche leur tombe dessus ; ils reviennent toujours, incapables de briser leurs chaînes, même quand ils le pourraient. Sur leur temps libre, ils « mastiquent du pain, marchandent, roupillent, comptent leurs sous, fixent l’horloge et reviennent ». Le poète connaît cette aliénation de l’intérieur. Il en montre les gestes, les nerfs, la fatigue, la peur. Même les éboueurs, « chemise ouverte ventre à l’air », roulant leurs poubelles sous le soleil de Los Angeles, deviennent des figures d’un quotidien à la fois absurde et indigne.
Cette attention aux humbles empêche Bukowski de n’être qu’un écrivain du ressentiment. Il a beau cogner partout, il sait reconnaître les êtres exposés. Dans « Classe », les vieillards qui roulent leurs cigarettes dans des pièces exiguës deviennent presque royaux. « Ces gars-là ont la classe, on devrait en faire des rois », écrit-il. Ils attendent la mort « avec la douce patience d’une mère qui apprend à son enfant comment manger ». Il y a chez Bukowski une tendresse pour ceux qui n’ont plus rien à prouver, ceux que la vie a déjà « roulés et réduits à néant ».
La tendresse n’exclut toutefois pas le grotesque. Au contraire même, puisque c’est dans leur cohabitation que réside la patte si singulière de Bukowski. Le sublime et le vulgaire n’évoluent pas tels deux registres strictement séparés : ils fusionnent et se contaminent. Dans « Bouteille de bière », une bouteille qui fait un salto arrière et retombe debout équivaut presque à une apparition divine. Mais le poème ramène aussitôt notre attention sur une chaussure fendue, à des lois qui nous échappent, à du vin, du whisky, une nuit possible : « Ça promet plus ou moins une bonne nuit, ma foi, et demain, peut-être que mon nez sera plus long : de nouvelles pompes, moins de pluie, d’autres poèmes. »
Le même mouvement traverse « Contravention ». Le poème commence par une arrestation banale : un feu rouge grillé, de l’alcool, des feuilles mortes… Puis, on glisse vers une méditation sur l’instant sauvé. Le poète rentre, écoute une symphonie, met le chauffage, aperçoit un magazine, comprend que « 30 secondes de plus et c’était la mort assurée ». Dès lors, il faut reconnaître « ce genre d’instant » si l’on veut continuer « à faire marcher ses tripes ». La grâce n’a décidément rien d’éthéré. Elle tient à quelques secondes, à Bartók à la radio, à une fleur, une montagne, un bateau ou une femme.
Les femmes, justement. Souvent regardées avec désir, parfois avec rudesse, quelquefois prises dans des scènes de guerre domestique, elles sont chez Bukowski de véritables forces météorologiques. Elles surgissent telle la foudre, elles mordent, fuient, reviennent, vieillissent, rient, disparaissent. Dans « Fesses torrides », le regard paraît d’abord celui d’un vieil aigri concupiscent, avant que la mélancolie ne redistribue les cartes. Les Mexicaines du carnaval ont « l’air si jeunes », mais la vie les a déjà « quelque peu happées ». Dans leur regard, il y a « de la tristesse », le souvenir des nuits révolues où les hommes leur murmuraient « de belles choses, de belles choses qu’elles n’entendront plus jamais ».
Charles Bukowski est davantage qu’un poète de la marginalité. Dans « Le chemin », il évoque les hommes « assassinés dans les ruelles de ce monde », « élevés dans le noir pour embrasser l’obscurité », parmi les guerres inutiles, les années perdues, les amours futiles. À ceux qui demandent « pourquoi buvez-vous autant ? », il répond que « les jours sont faits pour être gâchés », comme les années, comme les amours. Mais le poème ne s’arrête pas là : « On ne peut pas pleurer, mais ça aide de rire. » Une arme faible mais réelle. « Le Christ aurait dû rire sur la croix, ses meurtriers s’en seraient trouvés pétrifiés », écrit-il.
Qu’est Bukowski sinon cette manière d’écrire sincère et géniale, comme si le comptoir rencontrait le Goncourt ? Les formules affluent, les idées pulsent, les coupes sont nettes, les chutes percutent sans prévenir. Dans « Vieux poète », la liste « loyer / cigarettes / vin / femmes / chevaux » condense toute une vie en quelques nécessités pauvres. C’est ainsi que l’image tapageuse du poète ivre voisine avec celle d’un homme qui a tout vu depuis le dessous. Un homme qui aspire à ce que l’on regarde avec lui ce que la littérature préfère souvent laisser hors champ. « Demandez », répète-t-il dans « Eux, ils savent », adressant sa litanie au coiffeur, au meurtrier, au livreur de journaux, au dentiste, au dormeur sous carton, au merle, au parjure, au plombier, à « l’œil divin si insondable et élégant ». Tout le monde sait quelque chose. Même les pires. Surtout les pires.
Brûler dans l’eau, se noyer dans les flammes porte donc admirablement son titre. On y brûle dans les chambres froides, on s’y noie dans les incendies intérieurs. C’est un livre de contradictions tenues ensemble par une voix immédiatement reconnaissable : brutale et blessée, obscène et tendre, comique et funèbre, anti-lyrique jusqu’à produire par endroits une sorte de lyrisme sale, plus durable que bien des élévations propres. Bukowski est las, mais il continue malgré tout de noter le bruit d’une tondeuse, la chute d’une bouteille, l’appel d’un mourant, la patience d’un vieillard, la beauté mélancolique d’une femme, le vacarme des poubelles sous le soleil de Los Angeles. Et tant mieux.
Jonathan Fanara

Brûler dans l’eau, se noyer dans les flammes, Charles Bukowski –
Au Diable Vauvert, 7 mai 2026, 448 pages

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