Propagande officielle et pensée libre : Bertrand Russell contre l’usine à croire

« L’auteur et philosophe britannique a tôt compris que les sociétés modernes disposent d’un « avantage » inédit sur toutes les civilisations antérieures : elles possèdent des moyens industriels de fabrication du consentement. L’école de masse, la presse de grande diffusion, la publicité, l’organisation bureaucratique, la concentration économique tiennent lieu d’instruments capables d’orienter non seulement ce que les individus pensent, mais également la manière même dont ils apprennent à penser. »

Bien avant les réseaux sociaux, les algorithmes et les guerres culturelles, Bertrand Russell avait déjà compris que les sociétés modernes ne gouvernaient pas seulement les corps, mais également les esprits. Dans Propagande officielle et pensée libre, le philosophe britannique expose avec une grande lucidité les mécanismes par lesquels les États, les Églises, l’école, la presse, la publicité et même l’économie fabriquent du consentement. Ce texte court, écrit à l’ombre des totalitarismes du XXe siècle, apparaît avec le recul comme une prophétie intellectuelle : la liberté de penser n’est jamais acquise, parce que les civilisations modernes perfectionnent sans cesse l’art de rendre l’obéissance commode.

Propagande officielle et pensée libre. Cela pourrait passer pour une formule un peu datée, héritée des grands combats idéologiques du XXe siècle. Mais Bertrand Russell n’appréhende pas la propagande exclusivement comme une chose brutale ou caricaturale. Il ne décrit pas seulement les affiches patriotiques, les slogans militaires ou les régimes autoritaires. Ce qu’il traque dans ce petit texte salutaire, c’est quelque chose de beaucoup plus diffus : la manière dont une société façonne les schèmes mentaux de ceux qui y vivent. Et c’est précisément cette nuance qui donne à cet opuscule toute sa résonance contemporaine.

Plus que la vérité nue, l’être humain tend à privilégier les croyances qui consolent, les récits qui unifient ou les idées qui permettent d’appartenir à un groupe sans subir l’angoisse du doute. C’est sur ces réflexes humains primaires que la propagande prospère. Cette dernière est même devenue l’une de ses techniques de gouvernement les plus efficaces qui soient.

L’auteur et philosophe britannique a tôt compris que les sociétés modernes disposent d’un « avantage » inédit sur toutes les civilisations antérieures : elles possèdent des moyens industriels de fabrication du consentement. L’école de masse, la presse de grande diffusion, la publicité, l’organisation bureaucratique, la concentration économique tiennent lieu d’instruments capables d’orienter non seulement ce que les individus pensent, mais également la manière même dont ils apprennent à penser. À mots couverts, il s’agit in fine de mécanismes inavoués d’asservissement intellectuel.

Bertrand Russell a notamment beaucoup à reprocher à l’école. Bien qu’il ne nie aucunement l’utilité de l’instruction, il distingue clairement deux choses que l’on confond trop souvent : transmettre des connaissances et former des esprits libres. Ainsi, une société peut produire des individus instruits mais intellectuellement dociles. On peut savoir lire, écrire, maîtriser l’histoire nationale ou les mathématiques, tout en restant incapable d’examiner lucidement les croyances dominantes en vigueur. L’auteur voit dans l’enseignement officiel une machine à fabriquer du patriotisme émotionnel sous couvert de neutralité pédagogique.

Sur les manuels scolaires, le constat est ainsi implacable. Chaque nation transformerait l’histoire en une sorte d’autobiographie héroïque. Les défaites deviennent des tragédies glorieuses ; les crimes sont minimisés ; les guerres apparaissent volontiers comme des nécessités morales. Ce qui est enseigné importe autant que ce qui est passé sous silence. Et à partir du moment où un récit devient le substrat tacite de la vie collective, il n’a plus besoin de se présenter comme une idéologie. Il devient évidence. Et rien n’est plus difficile à combattre qu’une évidence sociale.

Ce qui rend ce texte particulièrement inconfortable, c’est qu’il ne se cantonne pas aux régimes autoritaires. Il refuse la facilité qui consisterait à croire que seule la dictature menace la pensée. Les démocraties libérales produisent également leurs conformismes, censures diffuses ou orthodoxies tacites. Certaines pages paraissent d’ailleurs presque écrites pour notre ère numérique. Lorsque Bertrand Russell explique que la liberté d’expression se fait fictive si certaines opinions rendent impossible le fait de gagner sa vie, il anticipe déjà ce que nous appelons aujourd’hui la pression réputationnelle ou la marginalisation sociale. Ce qu’il énonce est limpide : la censure économique peut remplacer la censure légale en produisant plus ou moins les mêmes effets. 

Perdez votre emploi. Perdez votre accès à certaines institutions. Perdez votre respectabilité. Et vous apprendrez rapidement quelles idées il est prudent de ne pas exprimer.

Courte, l’analyse n’en est pas moins pertinente. L’uniformisation intellectuelle produite par les grandes concentrations de pouvoir. Les employeurs se muant en appareil disciplinaire aussi efficace qu’un État. Les plateformes numériques, les grandes entreprises technologiques, les réseaux sociaux mondialisés ou les écosystèmes médiatiques intégrés ont donné à cette intuition première une dimension proprement vertigineuse. 

Un bref passage consacré à Einstein demeure, dans un certain sens, capital. Bertrand Russell admire moins la théorie de la relativité que l’attitude intellectuelle qu’elle suppose. Il s’agit d’accepter le caractère provisoire du savoir. D’admettre la possibilité d’avoir tort. D’accepter que ses idées puissent être corrigées par de futures découvertes. Voilà, pour Russell, la véritable grandeur de la science. Une discipline ordonnée du doute.

Et c’est précisément ce qui l’oppose à la propagande. Le propagandiste cherche l’adhésion émotionnelle. Le scientifique accepte l’incertitude. Le premier veut convaincre ; le second veut comprendre. Le premier exige la loyauté ; le second tolère la contradiction. Nous sommes dans l’entre-deux-guerres : les totalitarismes montent ; les propagandes nationales se radicalisent ; les médias de masse commencent à transformer la politique en mobilisation émotionnelle permanente. Le besoin de circonspection n’a jamais été aussi grand.

Le philosophe reste tout au long de son raisonnement porté par une confiance obstinée dans certaines vertus intellectuelles fondamentales : le scepticisme, la confrontation des points de vue, l’habitude de soupeser les preuves, le refus des certitudes absolues. Sans cela, on découvre avec inquiétude à quel point les sociétés modernes excellent à produire des individus persuadés, à tort, d’être libres.

Car la liberté intellectuelle ne disparaît pas forcément sous les bottes. Elle peut s’éteindre plus discrètement : dans le confort, dans le conformisme, dans la répétition médiatique, dans la dépendance économique, dans la fatigue de penser contre son environnement proche. Propagande officielle et pensée libre en rend parfaitement compte.

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Jonathan Fanara


Propagande officielle et pensée libre, Bertrand Russell –

La Découverte, 7 mai 2026, 80 pages 

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