« Comment un cinéaste qui filme des monstres recousus, des enfants martyrs et des banlieues pastel dissimulant l’horreur est-il devenu l’un des auteurs les plus bankables d’Hollywood ? »
Elsa Colombani radiographie avec acuité, aux éditions Playlist Society, la poétique gothique de Tim Burton, artiste-oxymore dont l’œuvre n’a pas fini de nous hanter.
C’est peu dire que l’œuvre de Tim Burton résiste à l’analyse ordinaire. C’est une matière visqueuse et brillante à la fois, un baroque du deuil que l’on croit toujours sur le point de saisir et qui finalement nous file entre les doigts. Elsa Colombani ne prétend pas l’exhumer tout entier : elle choisit d’en cartographier les lignes de force, et c’est déjà beaucoup.
Comment un cinéaste qui filme des monstres recousus, des enfants martyrs et des banlieues pastel dissimulant l’horreur est-il devenu l’un des auteurs les plus bankables d’Hollywood ? C’est le paradoxe que pose Tim Burton ou le Prométhée gothique. Elsa Colombani l’assure : le réalisateur est un « oxymore », un outsider qui a réussi le tour de force de demeurer inconfortable tout en remplissant les salles.
La couture, le rapiéçage, la suture : voilà ce qui unit Edward, Sally, Sparky et une grande partie de la galerie des personnages burtoniens. L’auteure en fait le signe central d’une esthétique : ses protagonistes sont des êtres fragmentés qui, souvent, tentent de se recomposer après un traumatisme fondateur. L’analyse du regard spectatoriel est à ce titre capital.
« Le pouvoir du gros plan, selon Gilles Deleuze, est « d’arracher l’image aux coordonnées spatio-temporelles pour faire surgir l’affect pur en tant qu’exprimé », soit dans le cas présent de faire surgir l’affect pour donner à voir l’âme du monstre ; diriger le regard du spectateur vers la différence, la révéler sans l’exhiber, pour montrer l’humanité indéniable, pourtant refusée par le regard des autres. »
Ainsi, Tim Burton utiliserait le gros plan non par voyeurisme mais pour générer une sorte d’empathie forcée, ce moment où l’on est contraint de nous identifier à ce qui, quelques instants auparavant, pouvait nous répugner. En alignant Edward, Catwoman, le Pingouin et Sweeney Todd à l’aune de leurs hybridités respectives, Elsa Colombani révèle une logique souterraine en vertu de laquelle le monstre est fabriqué, et toujours par une violence sociale précise : infanticide raté, agression, emprisonnement injuste, etc. L’anormalité n’est autre que le stigmate d’un monde normal qui a failli à ses devoirs.
L’architecture gothique fait également l’objet d’une attention particulière. Elsa Colombani construit une véritable topologie burtonienne articulée autour d’un axe vertical : en haut, le grenier (laboratoire, refuge, blessure ouverte) ; en bas, la cave ou les égouts (vérité sombre, régression, résurrection possible). Entre les deux, la société bourgeoise des suburbs, peinte dans ses couleurs pastel comme un masque de normalité derrière lequel se nichent l’intolérance et une conformité potentiellement meurtrière.
Cette lecture spatiale donne notamment lieu à une belle analyse de Sweeney Todd, montrant comment le parcours du barbier-vengeur des toits londoniens vers les égouts trace une courbe de damnation irréversible. La spirale, motif visuel récurrent que l’auteure identifie avec soin, y est présentée comme le seul mouvement capable d’échapper à l’enfermement circulaire : elle permet de chuter pour mieux se relever, d’avancer tout en revisitant le passé.
Une autre partie de l’essai aborde la figure de l’artiste. Elsa Colombani distingue l’artiste-réanimateur (Ed Wood, qui rend immortels des êtres déchus par la pellicule) et le Serial Artist (le Joker ou Sweeney Todd, pour qui la création est devenue destruction). Cette tension entre le Prométhée salvateur et le démiurge fou est traitée de manière convaincante, tout comme les détours par Big Eyes et Charlie et la chocolaterie, moins souvent cités dans les études sur Burton mais qui posent néanmoins la question vertigineuse de l’art face au capitalisme, de l’œuvre sérialisée et dévitalisée par le marché.
En chipotant, on pourra regretter que certaines analyses s’appuient sur des catégories théoriques (le devenir-minoritaire deleuzien, la scène primitive freudienne) qu’il aurait sans doute fallu questionner davantage, au risque de les appliquer un peu mécaniquement au corpus. De même, la question de la relation de Tim Burton au système hollywoodien aurait probablement mérité un traitement plus étayé. Comment cette machine qu’il dénonce l’a-t-elle aussi façonné, voire formaté ? Le paradoxe de l’artiste subversif financé par Disney n’est pas entièrement résolu.
Ces quelques réserves demeurent cependant mineures, et le livre propose, avec une réelle pertinence, une grille de lecture qui tient sur presque 200 pages sans jamais s’épuiser. Et surtout, qui donne envie de revoir les films avec un regard plus aiguisé.
Jonathan Fanara

Tim Burton ou le Prométhée gothique, Elsa Colombani –
Playlist Society, 23 avril 2026, 192 pages

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