« Au-delà de l’inventaire, La Fabrique des récits complotistes interroge surtout la fonction de ces récits : abolir le hasard, l’incompétence, l’absurdité tragique du réel, pour leur substituer une logique, même fallacieuse et monstrueuse. »
Dans La Fabrique des récits complotistes, paru aux éditions Premier Parallèle, Maurice Ronai déconstruit la mécanique narrative qui transforme chaque catastrophe en supposées manœuvres machiavéliques.
Les théories du complot ont ceci de rassurant qu’elles promettent que rien n’arrive vraiment par accident. Derrière chaque attentat, pandémie, assassinat ciblé ou crash aérien se cacherait une volonté agissante qui tire habilement les ficelles pour mystifier les masses. Le chaos du monde, ainsi ramené à l’intention d’un « Grand Autre » – au choix : les élites, l’État profond, la cabale satanique, etc. –, devient plus lisible et cohérent. C’est précisément ce que Maurice Ronai, chercheur spécialiste des médias et de la désinformation, ausculte dans son dernier essai.
Le foisonnement apparent des théories complotistes masque avec peine une pauvreté narrative abyssale. Derrière des milliers de récits en apparence distincts – du canular lunaire aux chemtrails, de QAnon aux complots vaccinaux – se répète en réalité un répertoire limité de motifs, de scripts recyclés à l’infini, que l’on emboîte comme des briques de Lego. L’attentat du 11-Septembre, le Covid-19, le 7 octobre 2023 : événements dissemblables, même grille de lecture. Un coupable idéal, une opération sous faux drapeau, des acteurs de crise payés pour simuler la douleur, une dissimulation si parfaite que l’absence de preuves en devient elle-même une preuve. Le complotisme n’invente pas tout de bout en bout : il réagence, amalgame, combine, jusqu’à obtenir une matière capable de générer le doute et/ou l’effroi.
Maurice Ronai fait de cette répétitivité un objet d’étude à part entière. Il cartographie les motifs du complot avec rigueur. On découvre ainsi la figure du patsy, chargé de porter le chapeau pour protéger les vrais commanditaires, de Lee Harvey Oswald jusqu’aux derniers attentats islamistes. On croise la transvestigation, cette obsession contemporaine qui prétend démasquer le genre biologique caché de Brigitte Macron ou Michelle Obama. On tombe sur les mole children, ces enfants-taupes supposément libérés de tunnels souterrains lors de la pandémie – un récit né de la vision de tentes médicales dressées à Central Park. Chaque exemple est plus invraisemblable que le précédent, et pourtant chacun s’inscrit dans le même moule structural, que l’on sait redoutablement efficace.
Au-delà de l’inventaire, La Fabrique des récits complotistes interroge surtout la fonction de ces récits : abolir le hasard, l’incompétence, l’absurdité tragique du réel, pour leur substituer une logique, même fallacieuse et monstrueuse. Le chapitre consacré aux « opérateurs de dramatisation » est à cet égard particulièrement éclairant, puisqu’il montre comment ces motifs activent des ressorts émotionnels archaïques, impliquant notamment des mythes ancestraux de crime rituel et de sacrifice d’enfants, pour déshumaniser l’adversaire et rendre toute réfutation impossible.
Plus loin, Maurice Ronai alerte sur le basculement en cours : d’une fabrication artisanale, le complotisme entre dans une ère industrielle. Les intelligences artificielles génératives peuvent désormais produire des milliers de variantes de récits calibrées sur le profil psychologique de chaque destinataire, saturer l’espace informationnel de preuves factices et surtout bénéficier du liar’s dividend, ce paradoxe vertigineux par lequel l’existence des deepfakes permet de rejeter toute preuve visuelle authentique en la qualifiant de trucage. La fabrique tourne désormais à plein régime, sans ouvrier.
Les récits complotistes s’appuient sur des entités telles que l’État profond, le Forum de Davos, le Bilderberg, la CIA, le Mossad, l’OMS, la Fondation Gates ou la NASA. Ils exploitent des faits ou des thématiques comme les attentats du 11 septembre, le canular lunaire, la pandémie de Covid-19, le programme HAARP, les chemtrails, l’affaire Epstein, ainsi que les rumeurs de trafic d’enfants ou d’organes. Face à cela, le fact-checking traditionnel apparaît dérisoire. Réfuter les faits ne suffit pas quand l’adversaire n’argumente pas, mais procède à de la manipulation émotionnelle basée sur des constructions mensongères. Comprendre la grammaire du complotisme avant de la combattre : c’est le pari de cet essai, et il est tenu.
Jonathan Fanara

La Fabrique des récits complotistes, Maurice Ronai – Premier Parallèle, 13 mai 2026

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