« L’analyse critique des Visages de l’IA à l’écran vise à montrer que la fiction n’est pas en retard sur la réalité mais qu’elle l’a au contraire constituée. Nous pensions les robots avec Asimov avant de les construire. Nous appréhendions la surveillance totale avec Orwell et Kubrick avant d’en équiper nos villes. Nous avons appris à tomber amoureux d’une voix de synthèse avant que les assistants conversationnels n’existent. L’IA à l’écran nous a fourni un vocabulaire, des archétypes, une grammaire émotionnelle, et c’est cette grammaire que nous mobilisons, souvent sans le savoir, lorsque nous légiférons, investissons ou simplement utilisons ces technologies. »
Les Presses Universitaires de Rennes publient Les Visages de l’IA à l’écran. Alain Boillat y sonde plus d’un demi-siècle de fantasmes cinématographiques et de projections collectives sur la nature de l’IA. Le spécialiste en esthétique du cinéma soupèse ainsi une mythologie que nous avons longtemps préparée avant de la vivre concrètement.
2001 : l’Odyssée de l’espace, Her ou Metropolis. Ces œuvres nous semblent-elles encore relever de la fiction ? L’œil rouge de HAL 9000, la voix réconfortante d’une assistante numérique, le robot à visage de femme construit pour satisfaire un homme seul – autant de figures qui, longtemps cantonnées aux salles obscures, ont fini par coloniser, d’une manière ou d’une autre, notre quotidien. C’est précisément ce qu’Alain Boillat, professeur à l’université de Lausanne et spécialiste du récit filmique, entreprend de cartographier dans Les Visages de l’IA à l’écran. Son propos, rigoureusement documenté, atteste que les représentations cinématographiques de l’intelligence artificielle précèdent la technologie, l’anticipent, et surtout, façonnent notre imaginaire bien avant qu’elle n’advienne réellement.
Si les termes intelligence artificielle furent publiquement communiqués par le mathématicien John McCarthy en 1956, la figure de l’automate pensant est bien plus ancienne, et le cinéma l’a adoptée peu après sa naissance. Alain Boillat y voit une mise en abyme fondatrice : le septième art, dispositif mécanique capable de simuler la vie, ne pouvait que se montrer fasciné par ces créatures qui imitent l’humain. Le « visage » du titre n’est d’ailleurs pas seulement là pour filer la métaphore : il désigne à la fois l’apparence anthropomorphe que l’on s’obstine à prêter aux machines et les nouveaux masques de la surveillance (deepfakes, systèmes de reconnaissance faciale, etc.) que l’IA produit aujourd’hui à flux continus.
Alain Boillat convoque d’emblée Mission : Impossible – The Final Reckoning. Le film rejoue en grand spectacle hollywoodien la plus vieille dialectique du genre : l’organique contre le calculable, la spontanéité contre la prédiction. Et pour vaincre la machine, les héros doivent eux-mêmes redevenir analogiques, se couper des réseaux, agir sans laisser de traces. Le second chapitre, qui oppose le robot (enveloppe physique, présence localisée) et l’IA (un système cognitif, potentiellement ubiquitaire et immatériel), pose de précieux jalons. Le robot se détruit ou se débranche, tandis que l’IA réside dans le cloud, se réplique, fait œuvre de résilience.
Le passage de la première à la seconde représentation marque un tournant narratif majeur dans la science-fiction : l’ennemi n’est désormais plus localisable, et la victoire devient pyrrhique, voire impossible. Alain Boillat retrace généalogiquement ce nouvel élan, de Robby le robot obéissant de Planète interdite aux droïdes bienveillants de Star Wars – qui fonctionnent comme une forme de régression rassurante, des machines serviles et affectueuses – jusqu’aux entités incontrôlables des récits contemporains.
Sur l’anthropomorphisme, il faut évidemment resituer le concept de la vallée de l’étrange : une zone de malaise intense que l’on éprouve face à un simulacre humain trop ressemblant mais pas encore tout à fait abouti. Le cinéma l’a exploitée avec maestria : le moment où le visage lisse d’un androïde se fend pour révéler les circuits qui le constituent est devenu un topos du genre, une façon de rappeler brutalement, à l’instant où on l’avait presque oublié, que l’humanité perçue n’était qu’illusion. On en trouve la trace dans M3GAN, Westworld ou Ghost in the Shell. S’ajoutent le fantasme du fantôme dans la machine, qui consiste à transférer sa conscience dans un support numérique pour accéder à l’immortalité, et la figure du créateur démiurge, ce savant solitaire et masculin dont la créature s’affranchit inévitablement, réactualisant Prométhée, Frankenstein et le Golem dans un seul et même geste cinématographique.
La question du genre traverse tout l’ouvrage. Les IA de service sont féminines, de Siri à Alexa, de Samantha dans Her à Joi dans Blade Runner 2049. Cette féminisation reconduit des stéréotypes patriarcaux anciens : la machine disponible, empathique, désirante à la demande. Alain Boillat analyse avec précision comment des films comme Her ou I’m Your Man déplacent le problème : ce ne sont plus des récits sur la technologie, mais sur la solitude contemporaine, sur notre incapacité croissante à soutenir la résistance et l’imprévisibilité d’autrui. La machine idéale est celle qui ne déçoit jamais, ou qui ne déçoit que lorsqu’on le lui demande.
L’analyse critique des Visages de l’IA à l’écran vise à montrer que la fiction n’est pas en retard sur la réalité mais qu’elle l’a au contraire constituée. Nous pensions les robots avec Asimov avant de les construire. Nous appréhendions la surveillance totale avec Orwell et Kubrick avant d’en équiper nos villes. Nous avons appris à tomber amoureux d’une voix de synthèse avant que les assistants conversationnels n’existent. L’IA à l’écran nous a fourni un vocabulaire, des archétypes, une grammaire émotionnelle, et c’est cette grammaire que nous mobilisons, souvent sans le savoir, lorsque nous légiférons, investissons ou simplement utilisons ces technologies.
La conclusion de cet ouvrage place l’IA sous le signe du post-humain : une entité capable de survivre à l’extinction de l’espèce qui l’a enfantée, tour à tour rempart contre la catastrophe et incarnation de celle-ci. Alain Boillat cite Ian McEwan : « Les humains artificiels étaient un cliché longtemps avant leur arrivée, si bien qu’une fois là ils en déçurent certains. L’imagination, plus rapide que l’histoire et les avancées technologiques, avait déjà simulé l’avenir dans des livres, puis au cinéma et dans les séries télévisées, comme si des acteurs marchant avec une fixité particulière dans le regard, quelques mouvements caricaturaux de la tête et une certaine raideur de dos pouvaient nous préparer à la vie avec nos cousins du futur. »
Cette phrase procède telle une épigraphe tardive pour tout l’ouvrage. Nous avions tellement imaginé l’IA que sa version réelle, plus froide, plus banale, moins dramatique que HAL ou Skynet, nous a d’abord semblé plate. Puis nous avons réalisé qu’elle travaillait, silencieusement, à quelque chose que nous n’avions pas encore scénarisé.
Jonathan Fanara

Les Visages de l’IA à l’écran, Alain Boillat – PUR, 7 mai 2026, 152 pages

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