« L’antenne du KGB à Pripiat, juste avant la catastrophe, comprenait 9 officiers opérationnels, 82 agents liés par un engagement écrit et 113 personnes de confiance, souvent des ingénieurs fournissant des avis techniques sans statut d’agent formel. Une machinerie de surveillance considérable, dont les yeux et les oreilles étaient partout. Ils n’ignoraient rien des tuyaux de 9 mm posés à la place des 12 mm prévus sur le réacteur n°3, en 1981, faute de matériaux conformes disponibles ; des 170 accidents du travail des trois premiers trimestres de 1978, soigneusement dissimulés pour ne pas dégrader les statistiques ; des pièces volées du super-ordinateur M-6000, essentiel au fonctionnement du premier réacteur, mais « déplumé » de ses composants en 1978. »
Grâce à 439 documents déclassifiés issus des archives secrètes ukrainiennes, l’historienne et essayiste Galia Ackerman reconstitue aux éditions Premier Parallèle vingt ans de rapports d’alerte rédigés par le KGB sur la centrale nucléaire de Tchernobyl – des rapports circonstanciés mais systématiquement ignorés. Le paradoxe absolu d’un régime surveillant minutieusement ses propres incuries, sans lever le petit doigt.
Les services secrets soviétiques n’ont pas été aveugles sur Tchernobyl. Ils ont vu venir la catastrophe, l’ont documentée, l’ont signalée même – mais ils n’ont pas pu agir concrètement, en raison d’une pyramide décisionnelle trop rigide et de pressions diverses. Entre 1973 et 1986, le KGB a produit 65 rapports d’alerte sur la centrale. Une somme vertigineuse que Galia Ackerman, historienne spécialiste de l’espace post-soviétique, a épluchée à travers les 439 documents déclassifiés par les services de sécurité ukrainiens (SBU). Ce qu’elle y a trouvé est autrement plus accablant que le récit commode d’une négligence humaine : c’est l’autoportrait d’un système institutionnellement incapable de se corriger.
Les archives couvrent en tout vingt années, de la pose de la première pierre en 1971 à la dissolution de l’URSS en 1991. Dès décembre 1978, le responsable de l’antenne locale, un certain Klotchko, signale dans un rapport circonstancié que l’imperméabilisation de la salle des machines commune aux deux premiers réacteurs est défectueuse : les responsables du chantier, nommément désignés, ont délibérément ignoré les normes pour tenir les délais du plan quinquennal. Le rapport remonte la chaîne. Il n’en sort rien. Le chantier continue, dans l’indifférence bureaucratique générale. Pourtant, les mots sont clairs : Klotchko énumère des défaillances infrastructurelles significatives qui « peuvent provoquer jusqu’à l’effondrement des structures ».
L’antenne du KGB à Pripiat, juste avant la catastrophe, comprenait 9 officiers opérationnels, 82 agents liés par un engagement écrit et 113 personnes de confiance, souvent des ingénieurs fournissant des avis techniques sans statut d’agent formel. Une machinerie de surveillance considérable, dont les yeux et les oreilles étaient partout. Ils n’ignoraient rien des tuyaux de 9 mm posés à la place des 12 mm prévus sur le réacteur n°3, en 1981, faute de matériaux conformes disponibles ; des 170 accidents du travail des trois premiers trimestres de 1978, soigneusement dissimulés pour ne pas dégrader les statistiques ; des pièces volées du super-ordinateur M-6000, essentiel au fonctionnement du premier réacteur, mais « déplumé » de ses composants en 1978.
Pis, entre 1977 et 1981, la centrale avait connu 29 arrêts d’urgence. En 1982, une rupture de canal dans le réacteur n°1 avait provoqué un rejet radioactif contaminant plusieurs kilomètres carrés autour du village de Tchistogalovka. Le KGB avait alors pris des mesures immédiates… pour étouffer l’affaire. Ce n’est pas de la passivité. C’est une logique structurelle. Le choix du réacteur RBMK, sans enceinte de confinement, avait lui-même été dicté non par des critères techniques mais en vertu de l’incapacité de l’industrie soviétique à produire les structures requises pour des modèles plus sûrs.
Signaler les défaillances ne changeait rien tant que le régime du productivisme forcené – tenir les délais, se conformer aux plans, afficher des chiffres flatteurs – primait tout autre impératif. Le KGB était, écrit Galia Ackerman, à la fois instrument de contrôle et victime consentante d’un immense mensonge collectif. La réaction à l’explosion du 26 avril 1986 confirme cette logique jusqu’à l’absurde. Tandis que le réacteur brûle, la priorité de l’appareil n’est pas la gestion sanitaire mais la répression des rumeurs. Dès mai 1986, 710 entretiens préventifs sont conduits à Kiev. Des agents se déguisent en voyageurs dans les gares pour fournir aux journalistes étrangers des témoignages rassurants. À la gare centrale, des brigades spéciales interceptent les fuyards susceptibles de parler. Le défilé du 1er mai est maintenu dans la capitale ukrainienne malgré des niveaux de radioactivité dans l’air 10 à 60 fois supérieurs à la norme. Les costumes des écoliers rendus au Palais des Pionniers quelques jours plus tard affichaient une radioactivité telle qu’une décontamination d’urgence fut requise. Le 6 mai, la Course cycliste de la paix se déroule à Kiev avec des athlètes étrangers. Circulez, il n’y a rien à voir.
La dissimulation sanitaire est organisée en haut lieu. Une directive ministérielle impose aux médecins de remplacer le diagnostic de syndrome d’irradiation aiguë par celui, plus neutre, de dystonie neurovégétative. Le lait contaminé est transformé en beurre pour diluer la radioactivité et écouler les stocks. Sur les marchés de Kiev, des marchands de radis soudoient les contrôleurs pour obtenir un certificat dosimétrique favorable. Plus stupéfiant encore : dès 1979, une entreprise de pêche industrielle exploitait le bassin de refroidissement de la centrale pour y élever des poissons – richement chargés en strontium 90 – qui étaient ensuite vendus à la population locale, malgré une interdiction sanitaire formelle.
« Le gouvernement montre son vrai visage : faire bonne figure devant le monde entier et afficher un mépris total pour son peuple. » Le procès de 1987 referme à cet égard la boucle. Conçu comme une mise en scène politique, il vise à faire endosser la responsabilité exclusive au personnel d’exploitation – Brioukhanov, Fomine, Diatlov – pour protéger les concepteurs du réacteur RBMK et l’image du programme nucléaire soviétique. Des agents infiltrés en cellule sondent le moral des accusés. Des pressions sont exercées pour que leurs dernières déclarations ne remettent pas en cause les choix de conception. Tous trois écopent de dix ans de camp. Les architectes du réacteur, eux, ne sont pas inquiétés.
Galia Ackerman ne publie pas un livre sur Tchernobyl de plus. Elle donne à voir quelque chose d’inédit : la preuve documentaire que l’institution chargée de voir savait, mais que cela ne suffisait pas. Le secret, qui était l’outil de survie du régime, est devenu l’instrument de sa perte. À partir de 1987, les archives montrent un KGB qui s’effrite : la population, consciente de la manipulation sur les niveaux de radiation et les maladies de ses enfants, commence à s’organiser. Des associations comme Le Monde Vert ou l’Union Tchernobyl naissent pour exiger la vérité. Le mensonge institutionnalisé n’est plus tenable. Tchernobyl n’a pas seulement irradié un territoire : il a contaminé définitivement la légitimité du pouvoir soviétique.
Jonathan Fanara

Le KGB à Tchernobyl, Galia Ackerman – Premier Parallèle, 9 avril 2026, 228 pages

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