« Fowler et Pyle ne sont pas seulement deux rivaux qui se disputent Phuong, une jeune Indochinoise dont chacun est épris ; ils incarnent deux visions du monde irréconciliables, deux façons d’exercer une domination que l’un et l’autre refusent de nommer ainsi. »
Dans un Saïgon en feu, Joseph L. Mankiewicz filme la fin d’un monde à travers un triangle amoureux aux arrière-goûts de duplicité. Une œuvre imparfaite mais acérée, reproposée par Rimini Éditions.
Pour comprendre ce qu’est Un Américain bien tranquille, il faut d’abord comprendre dans quel état d’esprit Joseph L. Mankiewicz l’a conçu. Auréolé de deux Oscars consécutifs du meilleur réalisateur pour Chaînes conjugales et All About Eve, le cinéaste supporte de moins en moins la tutelle de Darryl Zanuck à la Fox et décide de prendre son indépendance en fondant sa propre société de production, Figaro Inc. La liberté a cependant un prix : désormais seul à bord, sans filet de sécurité, il est condamné au succès. Après la semi-déception commerciale de La Comtesse aux pieds nus, il adapte en 1958 le roman de Graham Greene, alors brûlant d’actualité, sur les prémices de l’interventionnisme américain au Vietnam. C’est un pari audacieux dans un Hollywood encore crispé par le maccarthysme, qui l’obligera à atténuer sensiblement la charge antiaméricaine du texte original, au grand dam de Greene lui-même.
On peut ainsi lire dans les archives du journal Le Monde : « Le livre de Greene, avec son fonds d’anti-américanisme souvent systématique, injuste et exaspérant, avait été accueilli par des critiques sévères aux États-Unis, qui dénoncèrent le côté odieux et caricatural de ce brave Américain, animé par le démon du bien, mais dont l’innocence et l’ignorance aboutissaient aux pires catastrophes. Le film de Mankievicz est un peu la contre-attaque, la réhabilitation de tous ces Américains « bien tranquilles »… »
Le pitch ? Saïgon, 1952, nuit du Nouvel An chinois. Un homme découvre au bord de la foule en liesse le corps sans vie d’Alden Pyle, un jeune Américain. L’inspecteur Vigot remonte aussitôt jusqu’à Thomas Fowler, journaliste britannique désabusé qui avait lié connaissance avec le défunt. Le récit bascule alors en flash-back, et c’est là que Joseph L. Mankiewicz donne à voir son véritable sujet : une dissection impitoyable des faux-semblants sentimentaux et géopolitiques. Car Fowler et Pyle ne sont pas seulement deux rivaux qui se disputent Phuong, une jeune Indochinoise dont chacun est épris ; ils incarnent deux visions du monde irréconciliables, deux façons d’exercer une domination que l’un et l’autre refusent de nommer ainsi.
Thomas Fowler, campé par un Michael Redgrave d’une sécheresse magistrale, est l’Europe vieillissante : cynique, condescendante, persuadée que son désengagement affiché la met à l’abri de toute responsabilité morale. Alden Pyle, incarné par Audie Murphy, représente l’Amérique dans toute sa candeur dangereuse : idéaliste, humaniste en apparence, et pourtant aveuglément complice de violences qu’elle cherche à passer sous cloche.
Entre les deux hommes : Phuong. Joseph L. Mankiewicz, grand portraitiste de femmes au demeurant, ne lui rend pas tout à fait justice, puisqu’elle se dilue dans une histoire d’amour dont elle ne constitue finalement qu’un enjeu. C’est par jalousie que Fowler s’éveille politiquement ; c’est parce qu’il risque de perdre cette femme qu’il consent à ouvrir les yeux sur les actes supposés de Pyle. Mais si elle entraîne des réactions, Phuong reste globalement privée d’actions propres – et de perspectives d’avenir.
Les dialogues, comme souvent avec Mankiewicz, sont à leur firmament. Les deux hommes s’observent, se jaugent et se rendent les coups avec une politesse glaciale. Très à l’aise dans ces passes d’armes verbales, le cinéaste s’amuse à épingler les paradoxes, à s’épancher sur les conditions de vie prêtées aux Vietnamiens, à mettre en parallèle une cigarette et l’aide humanitaire… La mise en scène, travaillée par la superbe photographie de Robert Krasker, fait le reste : plans fixes, profondeur de champ, mouvements parcimonieux, une architecture visuelle qui énonce parfaitement la rigidité des postures.
Ce n’est certes pas le meilleur Mankiewicz – le montage, ramené de plus de trois heures à deux pour l’exploitation, émousse la complexité politique, tandis que la seule réelle figure féminine reste insuffisamment développée –, mais c’est néanmoins un film symptomatique d’une époque charnière où le monde bascule d’un ordre colonial à un autre.
BONUS
Un long entretien avec N.T. Bihn, enseignant et critique au magazine Positif, retrace le parcours de Mankiewicz depuis ses débuts comme scénariste jusqu’à son émancipation des studios, tout en analysant finement le film : portée géopolitique, figure de Phuong comme métaphore du territoire convoité, sens du duel dialogué et révélation d’un montage initial qui s’étendait sur plus de deux cents minutes. Un complément indispensable pour qui veut mesurer ce que ce film tranquille en apparence avait, en son temps, d’explosif.
Jonathan Fanara


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