
Il fallait que ce soit Kevin Spacey qui incarne cette figure de père américain en déliquescence, lui dont le visage possède cette capacité particulière à exprimer simultanément l’ironie et l’amertume. Dans American Beauty, Lester Burnham porte en lui tous les symptômes de l’Amérique de la fin des années quatre-vingt-dix, qui commence à douter de ses propres certitudes, de ses banlieues un peu trop parfaites et de ses réussites désespérément lisses.
Sam Mendes a choisi de situer son premier film dans les quartiers suburbains anonymes, ces espaces représentatifs de l’american dream où chaque maison ressemble à la précédente, où chaque pelouse est tondue selon les mêmes règles tacites, où l’existence de chacun suit un même parcours balisé : mariage, carrière, enfants, retraite, mort. Soit ce que Le Lauréat semblait déjà rejeter trois décennies plus tôt. Quelque chose se fissure rapidement dans cette mécanique bien huilée, et c’est précisément cela que le cinéaste britannique explore à travers le personnage de Lester, un homme de quarante-deux ans qui constate, las, l’absurdité de sa propre vie, un peu comme on découvrirait soudainement une maladie incurable.
La construction narrative d’American Beauty repose sur un artifice particulièrement efficace : dès les premières minutes, la voix-off de Lester annonce sa mort prochaine, transformant tout le film en une longue analepse, en un retour vers les causes de cette disparition prématurée. Conformément au Sunset Boulevard de Billy Wilder, ce procédé permet à Sam Mendes d’installer une mélancolie immédiate, une forme de nostalgie inversée où l’on pleure un homme encore vivant mais déjà condamné par ses propres mots. Lester n’est déjà plus qu’un fantôme qui peut trébucher sur n’importe quel obstacle et ne jamais s’en relever.
American Beauty recourt volontiers aux codes visuels de la middle-class américaine pour en dénoncer la vacuité : ces intérieurs proprets et aseptisés, ces jardins tirés au cordeau, ces voitures familiales garées dans des allées identiques. Chaque plan fonctionne comme une carte postale de l’american dream : regardez, tout est en ordre, à sa place, en toute mesure, et c’est ce diktat de la conformité qui empoisonne nos existences. On pourrait penser de prime abord que Lester Burnham perd pied ; au contraire, il entre en révolte, avec maladresse mais fermeté, contre un système qui l’opprime de manière consentie.
La crise de la quarantaine de Lester n’a rien de vraiment spectaculaire. Elle se manifeste par petites touches : cette façon qu’il a de regarder sa femme Carolyn comme une étrangère, cette distance grandissante avec sa fille Jane, cette découverte tardive que sa vie ne lui appartient plus depuis longtemps. Alan Ball écrit un scénario d’une intelligence remarquable, qui évite tous les pièges du mélodrame pour explorer les territoires plus subtils de l’aliénation quotidienne. La liberté du modèle américain est corsetée, indexée sur la performance, perçue à travers le regard des autres.
L’obsession de Lester pour Angela, l’amie de sa fille, fonctionne à cet égard moins comme un ressort dramatique que comme un révélateur : elle permet au personnage de mesurer l’étendue de sa propre insatisfaction, de sa perte à venir, de comprendre à quel point il est devenu étranger à ses propres désirs. Mena Suvari est jeune et séduisante, c’est-à-dire porteuse de toutes les possibilités que Lester a abandonnées en route. Ce qu’il possède, ce qu’il a construit est censé le combler de joie ; il exprime pourtant un autre désir, une sorte de fuite en avant qui le réconcilierait enfin avec lui-même. Celui qui est thématiquement et visuellement prisonnier (de colonnes de statistiques, de croisillons de fenêtre) entend bien se libérer.
Pour compléter le portrait d’une Amérique en crise, il faut évidemment citer le voisin austère et autoritaire, le Colonel Fitts. Ce dernier exhibe une homophobie violente qui cache en réalité sa propre homosexualité refoulée. Derrière la rigidité militaire : une fragilité existentielle absolue, puisque sa famille est basée sur un mensonge vertigineux. Les mécanismes de l’aliénation ne diffèrent cependant pas : les hommes se voient prisonniers de rôles qu’ils n’ont pas choisis, et ils évoluent dans une société qui leur impose des codes de masculinité devenus obsolètes.
Comment interpréter le fait que Lester recommence à faire de la musculation en fumant des joints ? N’est-ce pas une tentative dérisoire de retrouver une jeunesse perdue, l’illusion qu’il suffirait de changer son corps pour transformer sa vie ? Peut-être que la séquence du sac plastique y apporte une forme de réponse, par le biais d’une parabole esthétique : la beauté est nichée dans l’ordinaire le plus trivial ; il ne faut pas négliger la capacité du regard à transformer le banal en poésie.
Au moment de sa mort, Lester Burnham a enfin compris quelque chose d’essentiel sur la vanité de ses anciennes préoccupations et sur la richesse de son existence. Mais cette révélation apparaît tardive. Cette épiphanie in extremis arrive au moment précis où elle ne peut plus servir à rien. C’est toute la cruauté du film de Sam Mendes : montrer un homme qui accède à la sagesse au moment exact où il perd la vie… Et cela en dit long sur la vision de l’Amérique ici déployée.
Jonathan Fanara

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