« La fin du monde mise en vignettes se veut continue, suspendue, comme un programme qui se répèterait en boucle. Les personnages assistent à des massacres, flottent au-dessus d’un Manhattan rendu au dernier degré d’humanité, trompent l’ennui en discutant de pornographie, de mémoire personnelle, de morale ou de cinéma. La Terre s’éteint lentement sous leurs yeux. Tout devient spectacle, jusqu’à la disparition même. »
Les éditions Urban Comics publient Spectateurs. Sous ses dehors fantastiques et dystopiques, ce roman graphique parle du présent – le nôtre, celui où l’humanité s’observe déchoir. Sous l’apparente démesure d’une fiction pantagruélique, Brian K. Vaughan et Niko Henrichon composent un texte moral au sens le plus ancien du terme : une méditation sur la lucidité, le désir, la violence nihiliste et l’impossibilité d’en finir avec le spectacle.
Seule au cinéma, Val scrolle sur des sites pornographiques. On vient de lui poser un lapin. Quelques instants plus tard, sa conscience dérive, détachée de son corps, désormais troué de balles après un massacre de masse perpétré par un tueur nihiliste adepte du body count. En abandon entre deux mondes, celui des vivants et celui des morts, la jeune femme a désormais le pouvoir de traverser les continents et les siècles, entourée d’autres esprits errants.
Volontiers voyeuriste, elle en profite pour s’inviter chez les vivants. Elle scrute leurs travers, elle se passionne occasionnellement pour leurs états d’âme et, surtout, elle prend place dans leur chambre à coucher. C’est lors de ces indiscrétions qu’elle va croiser Sam, un cow-boy d’un autre temps, mort depuis des siècles. Tous deux se lient d’amitié. Ils commentent ensemble la fin du monde, un peu comme on s’épancherait sur un match de football ou un fait divers. Entre ironie, nostalgie et désenchantement.
Ces êtres ne vivent plus : ils regardent. Résiduels, inoccupés, ils contemplent une Terre vidée de sens, où le sexe, la violence, la politique et la mort en viennent presque à se confondre, perdus dans un même flux d’images. Ce que fait Brian K. Vaughan, c’est renverser la perspective : la fiction de science-fiction questionne le spectateur contemporain, celui qui confond empathie et curiosité, qui “observe” le désastre sans jamais y prendre part, avec un intérêt déplacé, parfois morbide… ou une totale indifférence. Sam déclare ainsi, en parlant de ses anciens congénères s’entretuant : « Je suis sûr que tu vas me trouver insensible, mais au-delà d’une surpopulation temporaire, qu’est-ce que leur extinction changera vraiment pour nous ? »
L’écriture est affûtée, d’une intelligence presque caustique. Spectateurs mêle références culturelles (de Terminator au Magicien d’Oz), satire sociale et dialogues d’une franchise désarmante. Les conversations peuvent se caractériser par leur trivialité (la quête d’une partie à trois) comme par le vertige métaphysique (que faire d’un temps désormais infini ?). Val et Sam évoquent ce qu’ils ont perdu, mais ils assistent aussi – surtout – à une forme de double apocalypse.
Cela transparaît clairement dans une vignette : une adolescente se donne du plaisir à l’aide de jouets et de ventouses électroniques, un casque VR vissé à la tête, pendant que son téléviseur diffuse les images glaçantes d’une explosion terroriste. Spectateurs ne ménage pas ses effets : non seulement les hommes s’avèrent désormais incapables de s’épanouir dans une sexualité « normale », préférant le virtuel au charnel, mais ils perpétuent en sus des crimes de masse pour le simple plaisir du geste – et celui de figurer en bonne place dans un obscur classement mortifère.
Sur le plan formel, Niko Henrichon déploie un dessin dual, d’une beauté parfois crépusculaire. Ses pages alternent entre l’énergie de la couleur (pour les « spectateurs ») et la densité des lavis noir et blanc. La matière graphique épouse parfaitement le propos : les vivants paraissent plus artificiels et éteints que les morts. Les scènes sexuelles ou violentes sont explicites, rendant le lecteur, lui aussi, spectateur indiscret.
La fin du monde mise en vignettes se veut continue, suspendue, comme un programme qui se répèterait en boucle. Les personnages assistent à des massacres, flottent au-dessus d’un Manhattan rendu au dernier degré d’humanité, trompent l’ennui en discutant de pornographie, de mémoire personnelle, de morale ou de cinéma. La Terre s’éteint lentement sous leurs yeux. Tout devient spectacle, jusqu’à la disparition même. « Toi et moi, nous pourrions être aux premières loges pour voir ce que ces bêtes sublimes vont inventer pour leur grand final… » Ainsi, à la croisée du fantastique, de la satire et du récit philosophique, Spectateurs interroge le regard face à la décrépitude – celle des villes, des valeurs, des hommes.
Jonathan Fanara

Spectateurs, Brian K. Vaughan et Niko Henrichon –
Urban Comics, octobre 2025, 344 pages

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