« Dans la lignée de leur Enfer de Dante, les auteurs témoignent ici de leur fascination pour les grandes architectures mentales : la folie, la foi, la chute. En adaptant Shakespeare, ils donnent corps à un monde où la grandeur se confond toujours avec la déchéance. »
Après L’Enfer de Dante et Don Quichotte de la Manche, les frères Brizzi s’immergent dans la plus noire des tragédies shakespeariennes. Leur Macbeth, publié aux éditions Daniel Maghen, réinvente le drame du pouvoir et de la culpabilité avec un dessin travaillé en orfèvre.
La couverture de Macbeth montre Lady Macbeth en chemise blanche, hagarde, les yeux comme dévorés par l’insomnie. C’est peut-être elle, en effet, le cœur battant de l’album. Une femme devenue spectrale, victime d’une ambition qui consume tout. La composition aurait pu être une représentation préraphaélite arrachée à la pierre, située quelque part entre l’apparition et la démence. Le décor – lit défait, rideaux lourds, sol glacé – constitue, en dépit des apparences, une prison dorée, dans une tragédie mue par le pouvoir et qui, rapidement, la dépasse.
Les frères Brizzi font mieux qu’adapter Shakespeare : ils le gravent. Leur crayon érige le texte en une matière spectaculaire : un graphite tantôt diaphane, tantôt rugueux, des planches parfois âpres – les batailles, les sièges, les exécutions –, des lignes évanescentes ou tranchantes, le tout dans un rendu graphique d’une très grande qualité. La couleur y trouve occasionnellement sa place. Une touche ocre, un rouge tirant vers la rouille, surgit alors pour incarner la prophétie ou le drame.
L’adaptation reste fidèle à la tragédie originelle : la prédiction des sorcières, l’appât du pouvoir, le meurtre de Duncan, la paranoïa grandissante, les remords lancinants. Mais les Brizzi, eux, traduisent visuellement un monde qui se délite au rythme de la conscience du Roi. Le dessin restitue la tragédie, non pas par le pathos, mais par la texture. C’est avec une grande finesse que les événements nous sont montrés de l’intérieur : un homme nanti mais insatisfait se perd en voulant dompter le destin.
Certaines planches impriment la rétine. Les mains de Macbeth, tâchées d’encre noire plus encore que de sang, tremblent dans un moment de démence. Plus tard, l’apparition du spectre de Banquo – un retour de conscience ? – envahit la table du banquet comme un épais brouillard de culpabilité. Les batailles, elles, se déchaînent dans un chaos de corps, d’armes et de traits nerveux. Lorsque la forêt de Birnam se met en marche, le dessin devient presque abstrait : les arbres se confondent avec les soldats, comme si la nature elle-même participait du châtiment. De planche en planche, le réel se fissure, la raison s’éteint, et tout semble aspiré par ce Roi perdu dans sa propre nuit.
Shakespeare maniait le verbe comme nul autre pareil. Les frères Brizzi s’en remettent quant à eux volontiers à l’éloquence du silence. Leur mise en scène s’apparente parfois à une gravure animée : le texte se fait rare, comme s’il risquait de troubler ce que l’image laisse subodorer. Cette économie offre au lecteur un espace de contemplation – celui des paysages et châteaux écossais, ou des manigances de palais.
Dans la lignée de leur Enfer de Dante, les auteurs témoignent ici de leur fascination pour les grandes architectures mentales : la folie, la foi, la chute. En adaptant Shakespeare, ils donnent corps à un monde où la grandeur se confond toujours avec la déchéance. La soif de pouvoir entraîne la suspicion, la morale s’estompe jusqu’à ce qu’on n’en perçoive plus que les réminiscences, et une situation enviable devient un piège qui se referme implacablement.
On ressort finalement de ce Macbeth comme d’une cathédrale effondrée : ébloui par la beauté du désastre. Gaëtan et Paul Brizzi n’ont pas cherché à moderniser Shakespeare, ils l’ont réincarné, dans la matière brute du dessin. Leur album est une œuvre d’alchimistes : tout y passe, la nuit, le sang, la cendre, et de ce mélange naît une splendeur tragique, intemporelle, presque funèbre.
Jonathan Fanara

Macbeth, Gaëtan et Paul Brizzi – Daniel Maghen, octobre 2025, 120 pages

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