Travis Bickle, ou la solitude en système

Il rôde dans les rues de New York, la nuit, dans son taxi. Il est seul, déjà conservateur, mais jeune encore. Un visage émacié, des gestes imprécis, une voix parfois timide. Il parle peu mais pense beaucoup. Travis Bickle est un personnage de cinéma, certes, mais c’est aussi, surtout, un fait social total. Il incarne une forme d’existence devenue presque banale, et dont le cinéma ne parvient souvent à parler que lorsqu’il verse dans la tragédie : l’homme déclassé, sans attache, spectral, produit secondaire mais inévitable d’une société en déréliction.

Travis est un ancien combattant du Vietnam. C’est-à-dire : un individu que l’État a mobilisé pour tuer au nom de la patrie, puis a relâché dans la jungle urbaine sans autre bagage que ses traumas muets. Aucune structure sociale ne l’attend. Pas de famille, pas de travail qualifié, pas de capital culturel. Il est, au sens bourdieusien du terme, un sujet désaffilié, évoluant dans un espace où les mécanismes d’intégration ont cessé de fonctionner.

Il devient chauffeur de taxi de nuit : travail solitaire, en décalé, mal payé. Le choix est révélateur. Le métier devient le prolongement de sa marginalité. Il conduit sans destination symbolique, navigue au hasard dans une ville qu’il vomit. New York n’est pas une métropole : c’est une jungle de signes déréglés, où rien n’a plus de sens, où même les lumières sont artificielles.

Travis tente de nouer une relation avec Betsy, une assistante politique au visage d’ange. Son échec est inévitable. L’écart entre eux n’est pas sentimental, il est structurel. Elle parle le langage des insiders : humour codé, sociabilité politique, gestes civils. Lui n’a que la brutalité de sa franchise, la gaucherie de celui qui n’a pas appris à aimer dans une société du spectacle et de l’excès. Il la conduit au cinéma porno – même pas par perversion, mais par incompétence culturelle.

C’est ici que Travis devient houellebecquien. Il est sexuellement disponible mais émotionnellement illettré. Il voit des femmes, mais ne sait pas ce qu’elles veulent. Il désire, mais ne peut pas formuler ses sentiments dans les termes attendus. La société a distribué l’amour inégalement. Travis ne sait pas jouer au jeu, il en ignore les règles. Et lorsque toute forme de lien échoue, la violence devient son unique expression. Travis se transforme alors en justicier… sauf qu’il ne défend personne. Il s’arme, s’entraîne, attend l’explosion. Cela ressemble à une vengeance, mais c’est en réalité une prise de parole. Le revolver devient un stylo pour analphabète affectif. Il veut tuer un politicien ? Il faut y voir un cri de désespoir.

L’antihéros de Martin Scorsese ne sait plus ce qui est réel : l’amour, la justice, la morale. Tout a été converti en simulacres. Même les nuits de New York sont éclairées au néon. Le taxi, cette boîte jaune mobile, s’apparente à un cercueil social dans lequel Travis dérive. À chaque coin de rue, il observe des « déviants » – mais la déviance n’est-elle pas devenue la norme ? On ne sait même pas s’il déteste vraiment les autres : peut-être n’a-t-il simplement plus de cadre commun pour les comprendre.

Faisons un effort d’interprétation. Travis n’est pas fou. Il est rationnel dans un monde illogique. Il est la créature ordonnée d’un système désordonné, absurde, qui génère de la solitude comme d’autres produisent de l’électricité. Un point de vue incomplet mais pas totalement erroné.

Alors quoi ? Travis Bickle ne doit pas être compris comme un monstre. Dont acte. Il est par conséquent un symptôme. Un archétype social et affectif, dont les traits – isolement, pauvreté sexuelle, confusion morale, recours à la violence – sont la conséquence directe de l’effondrement des structures traditionnelles d’intégration : famille, travail stable, communauté, récit national.

Il n’est ni héroïque, ni pathétique. Il est ce qu’il reste quand il ne reste plus rien, et ce qu’il advient quand personne ne tend la main. Osons une formule rhétorique : c’est un portrait de groupe avec homme seul. Le rejeton d’une société qui a fait de l’atomisation la condition normale de l’existence.

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R.P.


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  1. Avatar de Dictionnaire des personnages du cinéma mondial : les figures qui peuplent le grand écran – RadiKult'

    […] fonctionnelle, figure populaire, héros de mélodrame ou symptôme urbain. De L’Heure suprême à Taxi Driver, de Clouzot à Scorsese, son véhicule devient un espace mobile d’observation du monde, un […]

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