Seinfeld, fini de rire : la sitcom sous son vernis

Seinfeld a connu le succès dans les années 1990, jusqu’à devenir une véritable référence culturelle. Critique de cinéma, Hendy Bicaise en entreprend la déconstruction attentive dans Seinfeld, fini de rire, paru aux éditions Playlist Society. L’essai rend compte, avec précision, des couches de sens cachées, parfois inattendues, d’une série souvent réduite à une simple « comédie sur rien ». Au fil des pages, l’auteur dissèque habilement les angoisses existentielles tapies sous l’humour incisif de Jerry Seinfeld et Larry David.

Création de Jerry Seinfeld et Larry David, Seinfeld s’articule autour de quatre amis confrontés aux situations de la vie les plus anodines. C’est sur ce « rien » apparent que la série s’est construite durant neuf saisons, rencontrant un large public et glanant maintes récompenses. Elle est même devenue, chemin faisant, la sitcom la plus lucrative de l’histoire de la télévision américaine. Jerry Seinfeld y joue son propre rôle, une semi-célébrité passant des cafés-théâtres à son appartement ou au restaurant du coin, lieux de rencontre avec ses amis. Ensemble, ils discutent de tout, ou plutôt de rien.

Ce qu’Hendy Bicaise cherche à démontrer dans son essai, c’est le faux nez comique de Seinfeld. Sous ses dehors légers, la série est décrite comme étant « traversée de manière souterraine par les angoisses existentielles de ses auteurs ». La vanité des échanges, l’absurdité des actions produisent des effets humoristiques d’une grande efficacité. Mais l’auteur nous invite à regarder par-delà l’évidence, à travers les méandres psychologiques des quatre protagonistes. Jerry, Elaine, George et Kramer sont tous porteurs de névroses qui structurent subtilement leurs interactions quotidiennes. Ils apparaissent alors moins comme des amis complices que comme des êtres profondément seuls, prisonniers de leurs carences existentielles.

Jerry peine dans ses relations avec les femmes. Il a l’obsession de « toujours vouloir tout savoir » et des « lubies » qui évoluent en « troubles » – notamment sur les questions d’hygiène. Elaine est caractérisée comme une « progressiste contrariée ». Initialement dépeinte comme la plus vertueuse du groupe (végétarienne, soutien des droits LGBTQ+, engagement bénévole), elle devient peu à peu plus cynique, avec des actes égoïstes et un manque ponctuel de compassion. Kramer apparaît quant à lui conditionné par un possible traumatisme infantile. Son scepticisme permanent et sa tendance au complotisme le placent en marge du monde. Enfin, George, l’ami le plus proche de Jerry, arbore pêle-mêle hypocondrie, mythomanie, égoïsme et rapport conflictuel aux autres. 

Dans une approche interdisciplinaire, Hendy Bicaise expose les mécanismes à l’œuvre qui transforment le rire en une forme de réponse à la maladie, l’échec, la solitude ou encore la mort. Larry Charles, scénariste de la série, a déclaré : « Ce qui a rendu la série formidable, c’est sa capacité à travailler des éléments qui, en déplaçant le curseur de dix degrés dans un sens, pouvaient devenir tristes et tragiques, mais parce qu’on l’a déplacé d’autant dans le sens inverse, sont finalement devenus drôles. » On peut aussi citer la psychologue Marie Anaut, qui explique que l’attitude humoristique face aux vicissitudes modifie la réalité, « faisant naître le risible là où il n’y avait que le danger et l’angoissante absurdité ». Ou le philosophe Michel Guiomar, qui semble énoncer, comme l’indique l’auteur, la « supériorité de la comédie sur la tragédie pour instiller toute considération funeste ». Est-ce de cette manière que procède Seinfeld ?

L’essai s’attarde longuement sur l’ambiguïté des relations amicales présentées par la série. En s’appuyant notamment sur Cicéron, Hendy Bicaise fait état de rapports qui reposent avant tout sur l’opportunisme et l’égoïsme, laissant entrevoir un manque criant d’écoute et d’empathie. Une vision désenchantée, où les liens apparaissent profondément dysfonctionnels. Ici encore, les exemples rapportés sont légion, mais la relation entre Jerry et George est peut-être la plus édifiante : « Tout dans la caractérisation de George est pensé pour en faire le pendant inférieur de Jerry : en plus d’être dégarni et rondouillard, il s’avère nettement moins heureux en amour, ainsi que sur le plan professionnel à partir de la deuxième saison. » Entre eux, le mépris d’amis a indéniablement cours, et Jerry utilise George pour « flatter son égo en le faisant se sentir supérieur ». Elaine, de son côté, est plutôt vue comme une « roue de secours sentimentale ».

Selon Hendy Bicaise, Seinfeld préfigure un glissement vers des thématiques plus graves de la télévision américaine du début des années 2000. La sitcom anticiperait ainsi les antihéros qui allaient peupler les séries suivantes. Il faut dire que les quatre amis portent souvent le désarroi en bandoulière. George admet ressentir « comme un vide », Jerry confie être « ouvert… il n’y a juste rien à l’intérieur ». Et l’auteur d’asséner : « Pour les quatre personnages au cœur de la série, combler le vide repose moins sur leur gourmandise que sur une forme de boulimie langagière. Si l’on évide Seinfeld de ses échanges fringants et de ses tranches de rigolade, il ne reste que le silence. Et si ce dernier s’étire un tant soit peu, l’angoisse s’y engouffre à une allure déconcertante. »

L’enfermement se produit ici dans la circularité : les personnages sont condamnés à tourner en rond, prisonniers de leurs sous-mondes, avec une répétition des motifs circulaires et d’une structure (stand-up intro/outro) devenue immuable. Le journaliste Pierre Langlais définit d’ailleurs les quatre protagonistes comme un groupe « pris dans une boucle de répétition d’erreurs »

Les allusions à la chute, à la maladie et à la finitude participent de la caractérisation de ces jeunes adultes. Immatures, égocentriques (malgré une certaine haine de soi), incapables de maintenir des relations durables, ils dissertent volontiers sur leur propre mort, George constituant la pointe avancée d’une bande aveugle au malheur d’autrui mais redoutant d’être affectée ou infectée. Hendy Bicaise note : « Dans Seinfeld, « le corps n’est pas seulement un moyen pour la personne de s’exprimer, de communiquer, d’être quelqu’un, il est encore la source des maladies et le lieu de la souffrance et le principe de la finitude et de l’usure temporelle », pour reprendre la définition qu’en donnait Jankélévitch. »

L’ouvrage permet en sus d’éclairer les nombreuses influences qui parsèment la série. Qu’il s’agisse de l’absurdité beckettienne, des doubles inquiétants empruntés à Twin Peaks ou du caractère auto-réflexif de Nothing, Forever, l’auteur établit des liens pertinents qui révèlent une œuvre infiniment plus riche et complexe qu’il n’y paraît au premier abord. Le final ouvre d’ailleurs la voie à une interprétation vertigineuse : « Cette chute sans fin, débutée à bord de l’avion, prend des allures de cauchemar. Au point de pousser le spectateur à se questionner : se pourrait-il que les quatre personnages soient morts dans l’accident d’avion et qu’ils comparaissent au purgatoire, pour le procès de leur vie, avec pour témoins les fantômes des épisodes passés ? Condamnés, leur périple s’achève entre les quatre murs d’une cellule, leur dernier monde clos, rebouclant sur le premier dialogue du pilote dans une boucle infernale. »

Passionnant, Seinfeld, fini de rire parvient à renouveler judicieusement notre regard sur cette série culte. En explorant les reliefs psychologiques et philosophiques de la sitcom, Hendy Bicaise en traduit parfaitement les nuances et les subtilités. De quoi redécouvrir avec intérêt une œuvre télévisuelle que l’on croyait connaître par cœur.

Fiche produit Amazon

J.F.


Seinfeld, fini de rire, Hendy Bicaise – Playlist Society, juin 2025, 160 pages

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