
Réalisé en 2024 par Ali Abbasi, The Apprentice est un biopic ambitieux qui retrace les débuts de Donald Trump, alors promoteur immobilier à New York dans les années 1970-1980, et sa relation accidentée avec le sulfureux avocat Roy Cohn.
Le cinéma compte de nombreuses origin stories non complaisantes, qui ont permis de révéler les moyens par lesquels certaines personnalités publiques se sont affirmées. Du Loup de Wall Street (2013) de Martin Scorsese à The Social Network (2010) de David Fincher en passant par Moi, Tonya (2017) de Craig Gillespie, ces films déconstruisent des figures médiatiques sans s’embarrasser de flatterie hagiographique. Avec The Apprentice, Ali Abbasi reproduit cette formule, documentée et critique, en se penchant sur l’actuel président des États-Unis, Donald Trump. Déjà imprévisible et agressif, le futur magnat de l’immobilier permet un double regard qui opère sous forme de glissement, du comportement erratique d’un homme à ce qu’il révèle de l’Amérique contemporaine.
The Apprentice se présente avant tout comme le récit d’une ascension : celle de « Little Donnie », le second fils d’un père autoritaire (Fred Trump). Le jeune Donald, incarné par Sebastian Stan, cherche désespérément à prouver sa valeur. Il la trouvera non auprès du patriarche familial, mais bien dans le sillage d’un mentor providentiel : Roy Cohn, avocat new-yorkais redouté, un modèle de cynisme et de prédation qui devient aussitôt pour le jeune homme un second père de substitution. C’est dans cette relation maître-disciple que le film ancre sa trame narrative. Encore candide, le futur magnat de l’immobilier fait ses armes aux côtés d’un requin aux dents aiguisés et à l’appétit insatiable.
À ce stade, Ali Abbasi choisit d’adopter un point de vue qui humanise son protagoniste. Donald Trump arpente les immeubles détenus par sa famille, toque aux portes et réclame à des locataires peu concernés leurs loyers impayés. Il n’a encore rien du monstre flamboyant qui s’annonce. C’est un jeune homme opportuniste mais naïf, qui cherche à plaire à son père et qui se nourrit plus que de raison des paroles de Roy Cohn.
Ce dernier, campé avec une intensité froide par Jeremy Strong, vient combler le vide laissé par Fred Trump. Il apporte à Donald l’approbation qu’il recherche tant. L’avocat, figure à hauts reliefs, possède de multiples contradictions – homosexuel caché et homophobe notoire, patriote autoproclamé mais corrupteur éhonté. Très vite, il inculque au jeune Trump une constellation de valeurs sans morale. Ali Abbasi met alors en scène un transfert d’influence qui s’opère de manière insidieuse et progressive. Les conseils de Roy Cohn agissent comme un poison qui forge peu à peu la personnalité de son protégé. Le pacte faustien se met en branle : en apprenant de son mentor, « Little Donnie » s’engonce dans l’amoralité.
Tout cela a lieu dans le New York décadent des années 1970, restitué avec une précision quasi documentaire. La caméra d’Ali Abbasi s’ouvre sur une ville en crise, rongée par la criminalité et la décrépitude : aux ruelles jonchées d’ordures répondent des façades éventrées, le tout capturé avec un grain prononcé et une réalisation nerveuse. Par ces choix de mise en scène, le réalisateur fait de New York un personnage à part entière : la métropole n’est encore qu’une jungle urbaine menaçante qui façonne le caractère de ceux qui veulent la conquérir. Un miroir est tendu entre la ville et son hôte : Donald arpente Manhattan le regard tourné vers les gratte-ciels, apparaissant insensible aux dangers de la rue. Se sait-il déjà protégé par le nom de son père ?
Le rythme du film s’indexe à la montée en puissance du futur président. Presque feutré, il épouse l’apprentissage lent de Donald Trump dans l’ombre de Roy Cohn. Puis, à mesure que le futur magnat gagne en assurance (et en arrogance), la cadence s’accélère et la mise en scène se fait plus percutante. Toutes les étapes de l’ascension sont là : un premier triomphe immobilier, les soirées mondaines new-yorkaises, le mariage avec Ivana Zelníčková, les casinos… Un travail sur l’évolution du décor et de l’esthétique permet à The Apprentice d’illustrer visuellement la transformation de l’homme et de son époque : de la sobriété confinée des machinations de coulisses, on bascule vers la lumière crue d’une notoriété tapageuse et grotesque.
Si la réalisation crée le cadre, ce sont cependant les performances d’acteurs qui confèrent au film sa chair. Sebastian Stan, dans la peau de Donald Trump, offre une interprétation tout en nuances, loin de l’imitation caricaturale. Physiquement, il adopte la posture et les mimiques du jeune Trump – sourire carnassier, gestes grandiloquents – mais sans jamais tomber dans le pastiche. Les circonvolutions internes de l’homme se traduisent de manière subtile : Stan fait ressentir l’insécurité fondamentale de Trump derrière la fanfaronnade. Il met en avant la superficialité du personnage – ce vide qu’il cherche à combler par l’excès. À l’écran, cela se traduit par un Trump constamment en représentation, surveillant l’effet de chacune de ses phrases, mais trahissant par instants ses vulnérabilités. La caméra imprime ces failles lors de brefs plans : un regard perdu, une mâchoire qui se crispe, un mot un peu trop haut.
Trump est une créature fabriquée plus qu’en démiurge tout-puissant. Et son Frankenstein n’est autre que Roy Cohn, campé par un Jeremy Strong au regard fixe et à la voix doucereuse, modulée avec soin. La mise en scène souligne les rapports de force par des choix d’angles et une présence quasi spectrale de l’avocat dans certaines scènes. Toujours impeccablement vêtu, ce dernier surgit à point nommé pour guider son protégé. C’est évidemment lui qui lui énonce ses trois règles d’or pour réussir : « Attack, attack, attack. Admit nothing, deny everything. Always claim victory, never admit defeat. » Cela ne tombera pas dans l’oreille d’un sourd.
Ce rituel d’initiation n’est qu’un prélude : Donnie finira par dépasser son maître, dans une inversion de positions qui n’est pas sans rappeler l’excellent All About Eve, de Joseph L. Mankiewicz. Ici aussi, la relation et les rapports de domination se renversent, et le déclin de Roy Cohn apparaît alors vertigineux. Pendant ce temps, Ivana fait presque office de sparring-partner : Trump a trouvé en elle une compagne à son niveau de flamboyance. Elle constitue aussi un solide indicateur de la décadence morale du personnage. La toxicité de leur relation s’accentue à mesure que Donald s’enfonce dans ses excès. Des scènes intimes, d’abord complices, où on batifole ivres de jeunesse, on glisse progressivement vers le cauchemar conjugal. Dans une séquence particulièrement crue, Trump, en proie à une jalousie paranoïaque et sous l’effet de stimulants, agresse sexuellement Ivana. La réalisation opte pour une approche frontale, avec une caméra à l’épaule collée aux corps et une absence totale de musique.
En filmant sans fard cet acte abject, Ali Abbasi expose la part la plus sombre de Donald Trump, faisant basculer le film du registre de la satire grinçante à celui du drame glaçant. Jusque-là, les outrances du personnage pouvaient amuser ; elles témoignent désormais d’une masculinité toxique, libérée de ses carcans, désireuse de se répandre sur toute chose. L’arriviste excentrique se fait bourreau inexpiable. Et on pénètre plus avant dans l’allégorie du pouvoir et de ses dérives. La trajectoire individuelle de Trump est le symptôme d’un mal plus large, qui gangrène la société américaine. Elle renvoie à la mythologie du capitalisme américain, où la fin (le succès, la richesse) justifie trop souvent les moyens (détournés, extrêmes). Et de fait, « Little Donnie » ne cessera plus de contourner les règles : dans un procès pour discrimination immobilière, pour manipuler la presse et l’opinion, pour bâtir sa persona. Bien avant la politique, Donald Trump a fait ses armes dans un système – économique, juridique et médiatique– qu’il a su exploiter sans scrupules.
En montrant un homme fondamentalement vide, dénué de colonne vertébrale et de sens moral, le film dresse le réquisitoire d’une certaine conception du pouvoir : celle du leader narcissique et vorace, dont la soif de domination masque en réalité une insécurité abyssale. Car Trump confond volontiers agressivité et force, empathie et faiblesse. Il ne supporte pas sa calvitie naissante, est gêné par son embonpoint, se sent humilié quand Ivana lui jette ses quatre vérités au visage. Pendant tout le film, il se perd dans une gigantesque fuite en avant : vis-à-vis de son père, qu’il troque contre un avocat véreux, en s’en prenant physiquement à sa femme, trop consciente de ses vulnérabilités, en cachant ses imperfections avec des opérations chirurgicales. Voilà ce qu’il en est du héros du capitalisme moderne, auréolé de succès : un monstre d’égotisme nourri par un système putride.
The Apprentice déconstruit à sa façon le populisme américain. Ancien bras droit du sénateur McCarthy dans les années 50, figure centrale dans la chasse aux sorcières anticommuniste, Roy Cohn est montré comme l’architecte d’une méthode de domination – et de gouvernance – qui prospérera des décennies plus tard. Attaquer, nier, ne jamais concéder : Donald Trump et ses suppôts l’appliquent en clercs, depuis la promotion des faits alternatifs jusqu’à la réception récente de Volodymyr Zelensky dans le bureau ovale. Dans une scène tardive, on voit d’ailleurs Trump dicter son autobiographie (The Art of the Deal) et répéter fièrement ces maximes apprises auprès de son mentor – alors méprisé par son « élève » en raison de sa maladie.
Sur ce point précisément, le film s’offre une dimension quasi shakespearienne. La relation Trump-Cohn évoque par moments le duo Faust-Méphistophélès – le jeune ambitieux vendant son âme (sa bienveillance, son intégrité, sa naïveté) en échange de la réussite promise par un mentor machiavélique. Mais lorsque Roy Cohn, miné par la maladie, tombe en disgrâce dans les années 80, Donald Trump l’abandonne froidement, répétant ironiquement le schéma d’exploitation sans loyauté qu’il lui avait enseigné. Pendant que son acolyte reste sur le bord du chemin, attaqué et diminué, le magnat de l’immobilier continue son ascension, sans remords. Son dernier geste envers celui qui l’a aidé à gravir les échelons ? Des boutons de manchettes bon marché, présentés comme des bijoux de grande valeur.
Le pouvoir consume et déshumanise – tant celui qui l’exerce que ceux qu’il instrumentalise. Donald Trump apparaît victorieux mais seul, entouré à la fois de l’éclat doré de ses tours et de l’inanité de son existence. La mise en scène de son comportement erratique – ses outrances, ses colères, sa violence intime – sert un propos plus large sur la face obscure du rêve américain. Il s’agit d’exorciser les démons de l’Amérique contemporaine : culte du chef agressif, masculinité viriliste et triomphe d’un capitalisme sans conscience. The Apprentice constitue finalement un film-portrait fascinant, qui part de l’ombre d’un New York en ruines pour aboutir à une réflexion lucide sur les dérives du pouvoir.
J.F.

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