
Les éditions Lux publient l’opuscule Gaza devant l’histoire, d’Enzo Traverso. L’historien prend la plume à la suite de la guerre de Gaza de 2023 et critique vivement le récit dominant en Occident, qui dépeint Israël comme « la seule démocratie du Moyen-Orient » et la juge légitimement en droit de se défendre contre les « barbares » du Hamas.
Dans son ouvrage, Enzo Traverso dénonce l’orientalisme persistant qui sous-tend une vision tronquée du conflit israélo-palestien, consistant à présenter un Israël civilisé et progressiste face à des Palestiniens qualifiés d’irrationnels et violents. Il déconstruit minutieusement l’idée selon laquelle les événements du 7 octobre 2023 constitueraient un fait isolé, soulignant la longue histoire de violence et d’oppression subie par les Palestiniens depuis des décennies. « Le 7 Octobre n’est pas une soudaine explosion de haine, il a une longue généalogie. C’est une tragédie méthodiquement préparée par ceux qui voudraient aujourd’hui être vus comme les victimes. »
L’auteur va même plus loin, puisqu’il soutient que l’offensive israélienne à Gaza s’apparente à un génocide. Pour en attester, il se base sur la définition de la Convention des Nations Unies, qui inclut des actes « commis dans l’intention de détruire, en totalité ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux ». L’anéantissement systématique des infrastructures civiles, le blocus imposé à Gaza et les déclarations de certains membres du gouvernement israélien laisseraient selon lui entrevoir une intention d’éliminer la population palestinienne de Gaza.
S’inspirant en cela des travaux de Marc Bloch, Enzo Traverso analyse la prolifération des fausses nouvelles pendant les conflits. Il démontre comment des rumeurs et des mensonges, en s’appuyant sur des préjugés préexistants, se propagent et s’ancrent dans l’imaginaire collectif, devenant ainsi hautement performatives. Un exemple frappant est la diffusion de fausses informations sur des atrocités commises par le Hamas, qui contribuent à justifier la violence israélienne et à diaboliser les Palestiniens.
Partant de ces constats, l’auteur refuse de condamner sans appel le Hamas au nom du prétendu terrorisme dont il se rendrait coupable. Il rappelle que la résistance à l’occupation, même lorsqu’elle implique la violence, est un droit reconnu par le droit international et invite à une analyse plus nuancée des différents types de violence à l’œuvre. La responsabilité première d’Israël dans l’escalade belliqueuse et la légitimité de la résistance palestinienne doivent être considérées dans leur relation dialogique, car « le terrorisme du Hamas n’est que la doublure dialectique du terrorisme d’État israélien ».
Enzo Traverso s’inquiète par ailleurs de l’instrumentalisation de la mémoire de la Shoah, de plus en plus utilisée pour justifier la politique israélienne et discréditer anticipativement toute critique. « Aujourd’hui, [la mémoire de l’Holocauste] tend à perdre sa vocation initiale pour être de plus en plus assignée à la défense d’Israël et à la lutte contre l’antisionisme… » Cette « religion civile » ne fait en réalité que dédouaner les Israéliens et amenuiser les chances d’avènement d’un État binational qui garantirait l’égalité des droits entre Juifs et Palestiniens – la seule solution viable à long terme aux yeux de l’auteur. Ce dernier reconnaît cependant le caractère utopique d’un tel projet dans le contexte actuel…
Gaza devant l’histoire mentionne aussi le soutien inconditionnel de l’Allemagne en faveur d’Israël en vertu d’une staatsraison, ou les porosités entre antisionisme et antisémitisme, parfois réelles, mais toutefois amplifiées au point d’empêcher aujourd’hui toute critique de la politique menée par Tel Aviv (Jérusalem ?). L’essai d’Enzo Traverso constitue in fine un appel à la lucidité et à la justice, qui incite à dépasser les discours simplistes et à affronter la complexité du conflit israélo-palestinien en nous dégageant des préjugés orientalistes et de l’instrumentalisation de la mémoire. Cela le rend non seulement précieux mais surtout plus nécessaire que jamais.
J.F.

Gaza devant l’histoire, Enzo Traverso – Lux, octobre 2024, 136 pages

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