Les revers de l’écran : la face cachée du métier de scénariste (1)

Le scénariste, tout le monde connaît. Le métier, souvent fantasmé, se révèle pourtant bien plus complexe et ingrat qu’il n’y paraît. Derrière le glamour des projections et la reconnaissance accordée aux visages les plus connus du grand écran se cache une réalité professionnelle semée d’embûches…

Loin d’une sinécure, le métier de scénariste est avant tout caractérisé par une précarité omniprésente. Dans Scénaristes de cinéma : un autoportrait, publié aux éditions Anne Carrière par le collectif Scénaristes de Cinéma Associés (SCA), les intervenants soulignent tous le caractère aléatoire de leurs revenus, la faiblesse des rémunérations proposées et l’absence de sécurité financière qui en découle. Le minimum garanti n’est jamais vraiment garanti et les paiements, souvent conditionnés à l’avancement du projet, demeurent irréguliers et incertains. À travers des témoignages directs, ces professionnels décrivent la réalité empirique d’une activité où l’incertitude s’est érigée en norme. 

Le système de rémunération, basé sur un à-valoir souvent maigre et des droits d’auteur en sursis, parfois annihilés par l’annulation des projets, rend dans le chef des scénaristes toute planification financière difficile, voire impossible. Une instabilité encore exacerbée par la longueur des travaux entrepris, qui peuvent s’étaler sur plusieurs années, durant lesquelles l’auteur doit jongler avec d’autres activités pour subvenir à ses besoins. Un scénariste confie, quelque peu désabusé : “Avec un projet qui s’étire sur cinq ans (moyenne pas honteuse de développement pour un premier long métrage), si on prend le loyer parisien comme unité de mesure, on pourra vivre huit, dix mois peut-être… Certainement pas cinq ans.” 

Le processus de création passe en outre par des réécritures incessantes, souvent imposées par des interlocuteurs multiples, aux avis parfois contradictoires. Producteurs, réalisateurs, commissions de financement, voire acteurs, participent tous à une vision du script modelée et remodelée, qui peut s’avérer épuisante et démotivante pour le scénariste. Pour l’immense majorité des auteurs, écrire, c’est en effet réécrire. La lecture fait partie intégrante du processus de travail et elle occasionne des va-et-vient réguliers entre auteurs et lecteurs. « Avant d’espérer devenir un film, le scénario est lu, fantasmé, évalué, soupesé, décrypté, décortiqué, avalé, recraché, sacralisé, par une étrange armada de producteurs, membres de commissions, consultants, acteurs, agents et autres. » Un autre écueil se pose également, parfois, avec des demandes irréalistes, ou déconnectées du consensus initial.

Mais ce qui entrave le plus l’épanouissement professionnel du scénariste réside peut-être dans le manque de reconnaissance dont son travail fait l’objet. Souvent réduit au rôle de simple exécutant, le scénariste constitue malheureusement le parent pauvre du cinéma, éclipsé par la figure dominante du réalisateur, considéré comme l’unique auteur du film, et trop souvent oublié par les journalistes et critiques spécialisés. « Combien de films chroniqués, critiqués, vantés, sans la moindre allusion à celui ou celle qui l’a coécrit, co-pensé, co-porté ? » Dans Scénaristes de cinéma : un autoportrait est vigoureusement dénoncée cette invisibilisation du scénariste dans la conception et l’élaboration de l’œuvre cinématographique. Il existe un déséquilibre des rapports de force avec les réalisateurs qui a des conséquences délétères sur la confiance et la liberté de création des auteurs. 

La protection procurée par le statut de scénariste est par ailleurs quasi nulle : pas de chômage, pas de congés payés, des cotisations sur les droits d’auteur de 27%, un régime d’assurance-vieillesse onéreux et inefficace, une absence de mutuelle à coûts partagés… Un chiffre permet de prendre la pleine mesure de ce malaise : en France, la part du budget global dévolue à rémunérer les scénaristes avoisine le pourcent… contre 10% aux Etats-Unis ! « Comme tous les autres acteurs des métiers du cinéma, nous – les auteurs – devons composer avec les contraintes inhérentes à notre secteur d’activité. Puisque chaque projet de film est un prototype, puisqu’on ne peut deviner s’il sera un échec ou un succès et même, avant cela, s’il réunira les financements requis pour sa réalisation, notre activité nous place nécessairement en situation de précarité. Or, à la différence des autres professionnels impliqués dans la conception et la fabrication d’un film (réalisateurs, techniciens, interprètes, producteurs et salariés des entreprises de production), notre statut ne nous offre pas de couverture sociale adaptée aux spécificités de notre pratique. »

Ainsi, bien que le métier soit passionnant (ce qu’aucun scénariste ne songerait à nier), il est nécessaire d’en déconstruire les images d’Épinal. Pour que les problématiques soulevées ne restent pas les impensés de l’industrie du cinéma en France. 

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J.F.

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