Le Géant de fer : l’Amérique paranoïaque

Le Géant de fer (1999) – Réalisation : Brad Bird.

La première apparition du géant de fer se veut des plus iconiques : en pleine tempête, alors que la mer se déchaîne, le robot de l’espace vient imposer sa stature colossale au cœur du plan, surplombant tous les éléments environnants. Peu après, dans un café-restaurant de Rockwell, une petite ville sans histoires du Maine, un enfant curieux entend le récit invraisemblable d’« un envahisseur venu de Mars ». Quand il rentre seul chez lui, après que sa mère l’a informé qu’elle allait « travailler tard ce soir », il se poste devant un film d’horreur qui lui est pourtant interdit. En quelques séquences, Brad Bird a donné le la : Hogarth Hughes, son jeune héros, orphelin de père, est fasciné par l’étrange et le fantastique, mais aussi enivré par les bonnes histoires qui sortent de l’ordinaire. Tout cela va présider à la première grande scène du Géant de fer : une balade nocturne palpitante, éclairée à la lampe torche, à la recherche d’un mystérieux robot galactique.

« Plus vite j’aurai fait mon rapport, plus vite je pourrai quitter cet endroit. » Kent Mansley est un agent secret envoyé par le gouvernement fédéral. Il a pour mission d’enquêter sur une étrange apparition extra-terrestre. Au début, il croit à un canular, puis comprend qu’un gamin loquace de Rockwell, Hogarth, sait et cache quelque chose. Il va alors louer une chambre chez sa mère, puis assaillir l’enfant de questions et le suivre à la trace. La paranoïa et le comportement inopportun de l’agent gouvernemental font office d’effet de loupe : c’est une époque grotesque, les années 1950 de la Guerre froide, et des organisations parfois absurdes, ici les services secrets et bientôt l’armée, que Brad Bird raille à l’aide d’un récit porté à hauteur d’enfants et d’une animation traditionnelle d’une beauté saisissante. Ce dernier point, technique, ne connaît qu’une exception : le robot galactique fut d’abord animé numériquement, pour singulariser ses mouvements et le détacher des autres personnages, avant qu’on ne l’habille d’un rendu plus classique, similaire au reste du métrage.

L’une des plus belles scènes du film montrera le géant de fer imiter les gestes de Hogarth : quand l’enfant ramasse un caillou, le robot se saisit sans la moindre peine… d’un volumineux rocher. La conception du géant et la manière dont il est inscrit dans le plan témoignent toutes deux d’une inventivité rare. Titanesque, doté de capacités auto-réparatrices, mais aussi d’un arsenal pléthorique prêt à défier l’armée la plus puissante du monde, il se nourrit d’acier, apparaît dans l’obscurité à travers un regard illuminé, répond à la violence – par exemple la vue d’une arme à feu – par une hystérie belliqueuse devenue incontrôlable. « Cette chose est une menace », pense le gouvernement, échaudé par l’attaque d’une centrale électrique et le déraillement malencontreux d’un train. Pourtant, le vrai danger viendra de ses propres forces armées. Elles prennent d’assaut Rockwell et la menace de destruction thermonucléaire en lançant un missile sur elle. C’est le robot, s’inspirant ouvertement de Superman, le super-héros favori de Hogarth, qui préservera la bourgade du feu atomique. Une inversion des rôles pleine de sens, révélant non seulement le caractère trompeur des apparences, mais aussi des préjugés bien plus destructeurs que les sujets sur lesquels ils se portent.

Avec humour et des partitions calibrées à la perfection, Le Géant de fer enchante les grands comme les petits. On s’amusera de voir la décharge d’un ferrailleur se muer en buffet gratuit improvisé, ou d’observer le comportement erratique d’un enfant rendu hyperactif par l’ingestion de café. On sourira aux allusions ironiques sur l’art contemporain, que rien parfois ne permet de distinguer de vieux fers juxtaposés anarchiquement. On sera touché par la mort d’un cerf sous les yeux embués d’un robot de trente mètres. On se délectera du portrait cynique et moqueur d’un agent fédéral désagréable, opportuniste, manipulateur, mais surtout lâche et pathétique. « M’en fous de mon pays, moi je veux vivre », osera-t-il en fuyant un désastre qu’il a pourtant lui-même initié. Brad Bird, à qui l’on devra plus tard les excellents Ratatouille et Les Indestructibles, réussit avec cette adaptation d’une œuvre de Ted Hughes un tour de force remarquable : flatter l’imagination et les sens tout en s’appuyant sur un propos d’une profondeur insoupçonnée, épinglant en sous-texte la folie militaire, la peur outrancière de l’inconnu et la xénophobie. Les studios Warner signent ici, sans conteste, l’un des plus beaux films d’animation réalisés ces trente dernières années – mais dont le destin commercial fut malheureusement plombé par une stratégie marketing aux abois.

J.F.


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Une réponse à « Le Géant de fer : l’Amérique paranoïaque »

  1. […] Dean DeBlois), The Wild Robot (son titre original) convoque habilement le souvenir de WALL·E et Le Géant de fer, tout en rendant hommage au bestiaire centenaire de son concurrent, de Bambi à Frère des […]

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