
Les éditions Delcourt publient le second tome d’Utopie, de Rodolphe et Griffo. Caractérisé par les mécanismes de contrôle sociétal et de désagrégation identitaire qu’il met en vignettes, l’album s’adosse une nouvelle fois à Will Jones, dans un futur dystopique où la technologie et la manipulation psychologique façonnent un nouvel ordre mondial terrifiant.
L’implant introduit dans le cerveau de Will Jones doit à tout prix être annihilé par un brouilleur. Il permet de localiser le fonctionnaire renégat, d’insinuer dans son esprit une image idéalisée du régime. Pis, comme lui annoncent ses nouveaux acolytes : « À faire de vous, les Plus, de braves petits gars obéissants, faciles à surveiller et prêts à gober tout ce qu’ils veulent ! » Rodolphe et Griffo remettent le couvert avec zèle : en quelques pages, la dystopie qu’ils ont charpentée – en rendant abondamment hommage aux classiques du genre – nous apparaît déjà glaçante, avec un pouvoir capable de tout pour maintenir le statu quo.
Pour Will comme pour Guy Montag (Fahrenheit 451) ou Bernard Marx (Le Meilleur des mondes) avant lui, l’éveil est brutal. La vérité, jusque-là savamment dissimulée, le sort de la caverne platonicienne avec douleur. L’Académie majestueuse, par exemple, n’est qu’un édifice en décrépitude, dont les failles renvoient directement à celles du régime. Ce second tome permet justement de les creuser plus avant ; il est bâti sur la fuite de Will et les tentatives du pouvoir de le réinsérer dans ses structures de contrôle. Et tout semble passer par le reformatage identitaire.
« Ce sont les effets du reconditionnement. L’impression d’être ballotté entre différentes personnes… » Will n’a pas échappé longtemps à ses geôliers. Chaque jour, il se réveille nanti d’une nouvelle identité, en harmonie avec les attentes d’une dictature pour qui les apparences font foi. Il cherche à résister mais ne peut cependant se soustraire aux expériences auxquelles on l’expose. « Le capitaine Wards est passé tout à l’heure pour vous contrôler. Il n’était pas content du tout… Il paraît que vous vous cabrez. C’est le mot qu’il a dit. Que vous refusez le parcours… » Dans Utopie, l’identité devient une variable d’ajustement, interchangeable, en prise avec la déshumanisation et la surveillance omniprésente.
La trajectoire de Will Jones à travers ses divers reset – de l’évadé au soldat en passant par le sauveur acclamé – tire peut-être un peu sur la longueur, mais elle illustre la patiente dissolution de l’identité personnelle sous l’effet du reconditionnement. Ce processus de réhabilitation, conçu comme une punition pour sa désobéissance, reflète les méthodes extrêmes de contrôle psychologique et physique employées par le régime. Les souvenirs fabriqués, les affects manufacturés questionnent la nature même de l’existence et du libre arbitre dans un monde où la technologie permet de remodeler à volonté la psyché humaine.
Pendant ce temps, Bleue reste en arrière-plan. Jamais loin, mais toujours dans une forme d’abstraction. Rodolphe et Griffo narrent avant tout les difficultés de leur protagoniste à s’affranchir d’une dictature tentaculaire et cramponnée à son idéologie. C’est la résilience de l’esprit humain face à l’oppression. Moins dense que le premier tome, cette suite apparaît comme un faux temps mort, une lutte de position pour la liberté avant que ne se délient vraiment les intrigues et leurs enjeux. On espère à cet égard que les (bonnes) surprises seront au rendez-vous.
J.F.

Utopie (T02), Rodolphe et Griffo – Delcourt, mars 2024, 48 pages

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