Utopie, creuset de la dystopie 

Rodolphe et Griffo publient la bande dessinée Utopie aux éditions Delcourt. Ce premier tome d’une trilogie de science-fiction dystopique revisite tous les classiques du genre, de 1984 à Nous en passant par Le Passeur ou Fahrenheit 451.

Dans Résidence Saha, l’autrice sud-coréenne Cho Nam-Joo fixe une typologie sociale de ses personnages, distribués dans une société fortement hiérarchisée, rappelant en cela les entreprises fondatrices d’Aldous Huxley et George Orwell ou, plus récemment, de Margaret Atwood. C’est ce même modèle que le scénariste Rodolphe adopte dans l’antinomique Utopie, puisque les «  Plus  », les «  Moins  » et les «  Sans  » forment des bataillons différenciés sur le plan des capitaux bourdieusiens et des capabilités seniennes. Contrairement à l’élite «  Plus  », les «  Sans  » sont dépourvus de code et d’implant  ; ils ne bénéficient d’aucune techno-surveillance et vivotent sans perspective dans une Ville-Basse dont la symbolique se rapproche grandement de celle du long métrage Metropolis, de Fritz Lang. 

Will Jones n’appartient pas à ce monde. Le protagoniste de Rodolphe et Griffo réside dans une tour hyper-moderne en compagnie de sa Babe, prénommée Kiss, une androïde programmée pour satisfaire à tous ses besoins, domestiques comme sexuels. Son travail à l’Académie historique consiste à épurer le passé pour le conformer aux besoins du pouvoir et éliminer tout ce qui pourrait heurter l’opinion. Sur l’imposant bâtiment qui abrite ses bureaux, on peut lire la sentence suivante  : «  Pour un présent heureux, un passé lisse  ». Aussi, après avoir revisité le communisme au détriment des faits réels, il rentre chez lui pour s’abandonner aux plaisirs du «  jeu  » (la fornication), se rend au bar pour y rencontrer des connaissances (les réceptions à domicile sont plus ou moins proscrites) ou donne de son temps à la Ruche ou dans les homes.

Comme dans Le Meilleur des mondes (1932), l’unicité de la société prévaut sur toute chose. Cela explique que les enfants soient soignés dans les Nids, puis élevés et éduqués dans les Ruches, sans lien filial connu. Leurs rapports avec le monde extérieur sont conditionnés aux visites de leurs Parrains, pleinement interchangeables, auprès desquels ils peuvent tout au plus se confier le temps d’une journée. Une fois leur obsolescence actée, les adultes, comme dans Le Passeur (1993), rejoignent des homes pour y vivre leurs derniers instants, dans une organisation aussi opaque que suspecte. La société portraiturée dans Utopie se caractérise par une perte d’individualité et d’émotivité, au profit de la stabilité. Même les Babes et les Boys, leurs équivalents destinés aux femmes, ont une durée de vie éphémère, puisque ces androïdes sont régulièrement remplacés par des modèles plus récents. On connaît un Réplicant qui aurait beaucoup à y redire.

Le point de bascule de ce premier tome a quelque chose de profondément bradburien. Will trouve un livre dans ses affaires personnelles et, contrairement aux règles en vigueur, il ne le déclare pas aux autorités compétentes mais décide de le conserver, au mépris de sa propre sécurité. Il faut comprendre que Rodolphe a partiellement calqué sa dystopie sur celle de Fahrenheit 451  : les bouquins sont strictement prohibés et des nettoyeurs sont chargés, non pas de les brûler, mais d’intervenir à l’encontre des réfractaires et des délinquants. Le protagoniste «  Plus  » est aussitôt plongé dans un profond désarroi  : il se questionne, ne trouve plus le sommeil, éveille les soupçons de Kiss et finit même par se rendre dans la Ville-Basse dans l’espoir d’y retrouver une «  Bleue  » croisée à la cantine et manifestement affranchie de l’endoctrinement général. 

On avait la tour d’ivoire et la femme meuble de Soleil vert, la réécriture du passé de 1984, les êtres artificiels de Blade Runner ou A.I. Intelligence Artificielle, les divertissements immersifs (la «  double-vie  » de la série Grand-Porte) opérant des diversions à l’image de Fahrenheit 451 ou Le Meilleur des mondes, un monde régi par la logique et dépourvu d’émotions à l’instar de celui de Nous (Yevgeny Zamyatin, 1924), nous voilà désormais… dans une boutique d’antiquités où deux amants cherchent à se créer un nouveau monde, par-delà celui qui tend à les rebuter. Comment mieux convoquer George Orwell  ? Peut-être en créant un leader dématérialisé mais omniprésent (c’est fait, avec Carla) ou en imaginant une guerre totale seulement perçue à travers la propagande officielle (idem, et à l’échelle spatiale)  ?

«  Ciel bleu et vie rose.  » Le leitmotiv inlassablement répété par Will Jones n’a jamais sonné aussi faux. La prise de conscience du héros de Rodolphe et Griffo est en effet plus douloureuse que libératrice. Son éveil politique, semblable à celui de Guy Montag ou Winston Smith, le place dans une situation inconfortable, en état de rupture consommée avec un régime aussi méthodique que tentaculaire. Et après une phase d’exposition fermement étançonnée, Utopie se clôture en trombe, en initiant de nouveaux enjeux et obstacles.

Rodolphe charpente un univers pour le moins foisonnant, couvrant un large spectre dystopique. Sur le plan narratif (davantage que visuel), Utopie possède de sérieux arguments qui lui permettent de tenir la dragée haute aux classiques du genre. Mais c’est peut-être sur ses références un peu trop appuyées que l’album trébuche. Chaque planche, ou presque, semble renvoyer à une œuvre tutélaire, sans déployer ce supplément d’âme qui en amenuiserait les désagréments. Aussi, en dépit d’une réelle maîtrise et d’un propos d’une grande densité, les deux prochains tomes devront, pour pleinement convaincre, user de ficelles un peu plus discrètes.

J.F.


Utopie, Rodolphe et Griffo – Delcourt, novembre 2023, 48 pages

Comments

Une réponse à « Utopie, creuset de la dystopie  »

  1. Avatar de Utopie : identités mouvantes – RadiKult'

    […] éditions Delcourt publient le second tome d’Utopie, de Rodolphe et Griffo. Caractérisé par les mécanismes de contrôle sociétal et de […]

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