
bell hooks jette un énorme pavé dans la mare lorsque son essai Ain’t I a Woman ? est publié en 1981 aux États-Unis. S’inscrivant dans la lignée du mouvement black feminism, il vient développer la théorie féministe de l’intersectionnalité en y apportant des arguments de poids. Il aura fallu malheureusement attendre 2015 pour que cet ouvrage soit publié en français, aux éditions Cambourakis.
Dans cette première partie, nous allons détailler les travaux effectués par l’autrice pour démontrer comment les femmes noires sont invisibilisées dans les luttes contre le sexisme et le racisme et comment elles subissent également une dévalorisation perpétuelle de leur statut par la société étatsunienne.
Ain’t I a Woman? est une citation qui vient d’un discours de Sojourner Truth prononcé en 1851 pour dénoncer les conditions inhumaines de l’esclavagisme aux États-Unis. C’était une célèbre opposante à l’esclavage, elle-même l’ayant vécu et ayant réussi à gagner sa liberté en 1827. Son discours avait aussi pour objectif de faire comprendre que sa condition à la fois de femme et de personne noire ne lui permettait pas d’obtenir un statut aussi « élevé » que les femmes blanches et que, par conséquent, elles n’étaient pas sujettes au même degré d’oppression. C’est un discours qui a beaucoup inspiré bell hooks et dont les thématiques sont également abordées dans son essai.
La première partie du livre s’intéresse à la condition des femmes noires durant la période esclavagiste. Le premier constat dont nous fait part l’autrice est celui de l’intersectionnalité des luttes. C’est-à-dire que les luttes, les oppressions se rejoignent entre elles, elles sont liées. Concrètement, une femme noire sera aussi bien sujette au sexisme qu’au racisme au cours de sa vie. Elle nous explique que, quand on parle de la condition des femmes et des problématiques du sexisme, la société pense toujours aux femmes blanches en premier lieu, et c’est la même chose pour le racisme ; inconsciemment, la société pensera toujours en premier aux hommes noirs. Où sont donc les femmes noires là-dedans ? Elles sont invisibilisées.
Le deuxième constat est une rétrospective des différences de conditions de vie entre un homme et une femme noire pendant l’esclavagisme. Selon elle, au départ, les hommes noirs esclaves valaient plus chers et étaient plus recherchés, car ils étaient jugés plus aptes aux travaux physiques et étaient « plus forts » que leurs homologues féminines. Ces dernières étaient violées afin de permettre d’avoir une descendance d’esclaves et donc de main-d’œuvre facile pour les propriétaires.
Pourtant, les femmes avaient plus de tâches que les hommes esclaves : elles servaient de domestiques dans la maison, elles exerçaient des travaux difficiles que les hommes ne voulaient pas faire, car jugés ingrats et dévalorisants. Tout un chaînon d’exploitations sexuelles avait lieu sur les bateaux de négriers afin de rendre les femmes esclaves dociles : viols, harcèlements, intimidations, insultes… Elles étaient une cible facile pour les hommes blancs, car elles se retrouvaient souvent seules sur le pont pendant que les hommes noirs étaient enchaînés et tenus à l’écart, ne pouvant malheureusement pas les aider.
Si bell hooks prend le temps de développer les horribles conditions de vie des femmes pendant la période esclavagiste, c’est surtout pour dénoncer la littérature scientifique spécialisée sur ce sujet à son époque. Selon ces chercheurs, les hommes noirs étaient les premières et principales victimes de l’esclavage, car ils étaient « émasculés » et déchus de leur rôle de protecteur ou patriarche de la famille. Pire encore, ils étaient « efféminés ». Nous pouvons évidemment noter cette vision sexiste et stéréotypée des rôles genrés mais également remarquer qu’encore aujourd’hui, l’exploitation sexuelle des femmes esclaves par les propriétaires blancs n’est pas souvent représentée dans les œuvres de fiction traitant du sujet. La littérature scientifique, quant à elle, s’intéresse de plus en plus au sujet, resté un angle mort pendant de nombreuses années.
À ce propos : « Le sexisme des colons blancs épargna aux hommes noirs esclaves l’humiliation du viol homosexuel et d’autres formes d’agressions sexuelles. […] Tandis que le sexisme institutionnalisé était un système social protégeant la sexualité des hommes noirs, il légitimait en revanche (socialement) l’exploitation sexuelle des femmes noires. »
Elle reprend à ce sujet une idée exprimée par Angela Davis, très grande militante pour le droit des minorités, dans son livre Femmes, race et classe publié en 1981. Pour Davis, contrairement aux théories scientifiques de son époque, le viol des femmes noires esclaves n’avait pas pour but de satisfaire les désirs sexuels insatiables des hommes blancs mais était bel et bien une arme de terrorisme institutionnalisé. Dans quel but ? L’anéantissement et la déshumanisation des femmes noires. Afin qu’elles soient plus faciles à contrôler.
La théorie scientifique de son époque voulait que les désirs des hommes blancs n’étaient pas satisfaits par leurs femmes blanches, car celles-ci se devaient de respecter une image de pureté et rester virginales. Au contraire, les femmes noires étaient vues comme des tentatrices et des pécheresses. Par exemple, l’image de Jézébel, empruntée à l’Ancien Testament, leur était souvent associée. Selon les universitaires JB Woodard et T. Mastin : « La Jézébel (ou “sirène sexuelle”) est l’image d’une femme noire immorale, aux moeurs légères, sexuellement disponible. »
Concernant les diverses maltraitances que subissaient les femmes et hommes noirs, les femmes blanches n’intervenaient jamais en leur faveur car sinon leur rôle au sein du foyer pouvait être menacé. Elles pouvaient perdre leurs privilèges et elles ont appris, de façon systémique, à détester les femmes noires. Par systémique, nous entendons qu’un système sociétal a été mis en place, et l’est toujours, afin de participer à l’humiliation et à la détestation des femmes et hommes noirs. Ce système a tellement bien marché que de nombreuses femmes noires sont sujettes à la fois au sexisme et au racisme intériorisé. C’est-à-dire qu’elles grandissent en se considérant comme inférieures aux femmes et hommes blanc.he.s. Ce système a été très développé pendant la période esclavagiste mais il serait illusoire de penser qu’aujourd’hui il n’existe plus. Les lois Jim Crow n’ont été abolies qu’en 1964, soit hier à l’échelle historique. Le racisme est malheureusement encore un élément à part entière dans toutes nos sociétés.
À la fin du commerce triangulaire, l’esclavage perdure néanmoins aux États-Unis. Pour remédier au problème de trouver de nouveaux esclaves à dominer, les hommes blancs emploient une méthode, explique bell hooks : la reproduction forcée. En effet, les propriétaires blancs mettent en place un système de récompense pour chaque nouveau bébé conçu. Par exemple, pour un nouveau-né, la mère pouvait avoir une nouvelle paire de chaussures, ou un manteau neuf, ce qui était dérisoire. Le viol était également très utilisé pour avoir une nouvelle main-d’œuvre peu coûteuse. Chaque enfant conçu par une esclave devenait la propriété de son maître. Ainsi, comme l’on pouvait s’y attendre, il y avait beaucoup de fausses couches et de décès à dénombrer parmi les femmes noires esclaves.
Si ce système a pu se mettre en place et perdurer, l’autrice explique que les personnes noires étaient des cibles faciles, car elles n’étaient ni protégées par la loi ni par l’opinion publique, qui les détestait et ne les considérait même pas comme des êtres humains.
Au racisme s’ajoutait également le sexisme: « Tandis que le racisme était clairement le mal décrétant que les personnes noires seraient réduites en esclavage, c’était le sexisme qui avait décidé que le sort de la femme noire serait plus sévère, plus brutal que celui de l’homme noir esclave. » En outre, même si les femmes noires étaient vues comme de meilleures et efficaces travailleuses, elles ne pouvaient être « promues » à des postes supérieurs tels que conducteur d’esclaves ou régisseur (même si ces postes étaient loin d’être la panacée). Les hommes noirs bénéficiaient tout de même d’un statut supérieur.
Avec ce que nous avons vu, nous pourrions nous dire qu’au regard des piètres conditions de vie des hommes et femmes noir.e.s esclaves, les féministes abolitionnistes du XIXème siècle auraient été de bonnes alliées à la lutte féministe noire. Ce ne fut malheureusement pas le cas. Au contraire, ces femmes majoritairement blanches ont toujours minimisé l’oppression sexiste vécue par les femmes noires.
Les femmes noires, pendant longtemps et encore sûrement aujourd’hui, ont été et sont vues comme des « Autres », elles sont déshumanisées, et étaient à l’époque considérées comme des sauvages qui recherchaient ce qui leur arrivait. La société les voyait comme les initiatrices des relations sexuelles avec les hommes. Dans l’imaginaire commun, il y avait une hiérarchisation sociale, établie par des personnes blanches. Au premier plan, les hommes blancs, puis les femmes blanches, les hommes noirs et, en dernière place, les femmes noires. Cela était à la fois extériorisé (dans les journaux par exemple) et intériorisé (les femmes noires se sentaient souvent inférieures aux autres êtres humains). D’ailleurs, pour enfoncer le clou, concernant l’épineux sujet des viols des femmes noires, il était beaucoup plus choquant qu’un homme noir viole une femme blanche plutôt que l’inverse.
bell hooks explique ensuite que quand l’abolition de l’esclavage a été prononcée, les hommes et femmes noirs ont peu à peu (re)découvert leur sexualité et enfin pu l’exprimer comme ils l’entendaient. Cela a ensuite été utilisé afin d’alimenter des théories racistes contre ces populations. Les personnes blanches ont interprété ce phénomène comme une preuve que leur théorie raciste était fondée et juste. Elle explique également que, suite à l’abolition, les femmes ont pu trouver du travail mais la domination sexuelle a trouvé un moyen de se perpétuer et de fonctionner différemment au travers du harcèlement sexuel des patrons sur leurs employées.
La dévalorisation de la féminité noire existe toujours aujourd’hui, comme nous l’avons mentionné plus haut, et elle s’exprime par des préjugés à la fois racistes et sexistes. La haine raciale est un dispositif de contrôle social délibéré et calculé. C’est un dispositif qu’il faut absolument abolir.
Pour cela, nous devons faire un effort collectif de remise en question, chercher à se renseigner sur les préjugés sexistes et racistes afin de les déconstruire. En tant que femmes, nous devons faire l’effort de la sororité et accueillir nos sœurs dans nos cercles. Nous devons aussi respecter le fait que leurs prises de parole et de réflexion se fassent en réunions fermées, si elles en ressentent le besoin. Ensemble, nous pouvons surmonter et abolir le patriarcat. Ensemble, nous sommes fortes.
Flora Sarrey

Ne suis-je pas une femme ?, bell hooks – Cambourakis, juillet 2021, 304 pages

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