Le Passeur, en butte aux sentiments

Une société apparemment organisée autour du bien-être peut-elle cacher un désir de contrôle omnipotent ? Dans Le Passeur, écrit par Lois Lowry et adapté sous forme de roman graphique par P. Craig Russell, une structure totalitaire s’insinue dans toutes les strates sociales au nom de la stabilité et de l’harmonie, sans que personne trouve à y redire. Glaçant.

À première vue, la société décrite dans Le Passeur pourrait paraître idyllique. Les rouages sociaux sont parfaitement rôdés, chaque individu est investi d’un rôle précis et les grandes étapes de la vie se déroulent selon des schémas préétablis acceptés de tous. Cette stabilité de façade dissimule cependant une réalité plus sinistre : celle d’un contrôle politique absolu. Le confort et la sécurité ont pour tribut le sacrifice de la liberté individuelle et de la diversité culturelle. Les citoyens sont conditionnés dès la naissance à accepter sans réserve les directives de l’autorité, matérialisée par le Comité et les Doyens. En déléguant aveuglément toute décision aux instances supérieures, les individus se dessaisissent de leur pouvoir et même, dans une très large mesure, de leur propre identité.

Ainsi, l’une des premières choses qui frappe le lecteur dans Le Passeur tient à l’omniprésence de règles rigides régissant chaque aspect de la vie, depuis le langage, avec ses termes proscrits ou tabous, jusqu’aux émotions, qui doivent rester contenues, voire annihilées – par voie médicamenteuse – comme dans le cas du désir charnel. Cet ensemble de lois fonctionne presque comme une religion séculière. Toute transgression, même mineure, est traitée tel un acte de blasphème sapant les fondations de l’harmonie sociale. Ce système n’admet ni dissidence ni individualité. Rien ne doit déroger aux normes, sous peine pour le contrevenant de finir délié, c’est-à-dire banni de la communauté – et, nous l’apprendrons plus tard, privé de vie dans une indifférence innommable.

En détruisant les liens biologiques et en réduisant la famille à une unité fonctionnelle immuablement composée de quatre personnes (deux parents, un fils, une fille), la société présentée dans Le Passeur neutralise l’une des principales sources potentielles de désordre social. Les parents ne sont pas les géniteurs biologiques de leurs enfants, ce qui élimine tout attachement émotionnel irréfléchi pouvant perturber l’ordre établi. En régissant l’unité fondamentale de la société, les autorités contrôlent par extension toute la structure sociale. Et chemin faisant, les anciens parents-tuteurs se voient ensuite relégués dans des établissements spécialisés qui, au mieux, les préparent à la mort.

Cette adaptation dessinée rend parfaitement compte de la dimension cérémoniale d’une société aseptisée et dénuée de spontanéité. Chaque étape de la vie est marquée par des célébrations publiques, qui ne sont rien de moins qu’une mise en scène, parfaitement ordonnée, de l’autorité de l’État. À travers ces rites, la structure du pouvoir est non seulement renforcée mais également fêtée. Le public en devient complice du statu quo, consolidant par passivité le contrôle social exercé par les dirigeants. Les Anciens décident par exemple des carrières des uns et des autres dès l’âge de 12 ans. Les individus sont évalués et orientés vers des métiers qui correspondent davantage aux besoins de la communauté qu’à leurs aspirations individuelles, le choix final, indiscutable, étant révélé lors d’une cérémonie fastidieuse, réglée comme du papier à musique. Ce mécanisme assure en seconde intention la perpétuation d’une société homogène où les désirs personnels sont subordonnés à la volonté collective.

Il y a évidemment beaucoup du Meilleur des mondes (1932) d’Aldous Huxley dans Le Passeur. Mais si la société y apparaît effectivement tentaculaire et étouffante, le personnage du Passeur, détenteur des souvenirs de l’humanité, donne un regain d’intérêt au récit (jeunesse) de Lois Lowry. Ce dernier incarne le paradoxe d’une mémoire à la fois aliénante et émancipatrice. Les souvenirs qu’il porte constituent une charge lourde de douleur et de tragédie, mais ils n’en sont pas moins les garants d’une expérience humaine plus authentique. En héritant de cette mémoire, Jonas, le jeune protagoniste de l’histoire (12 ans), se voit aussitôt confronté à une prise de conscience vertigineuse. Il comprend que l’effacement du passé a érodé le sens même de la vie, réduisant l’existence à une série d’actes automatiques dépourvus de profondeur. La beauté de la vie se niche en grande partie dans ses imperfections, ses hasards et dans le caractère éphémère du plaisir. L’uniformité poursuivie par le Comité s’inscrit à cette aune en faux. 

Le noir et blanc, prédominant, se teinte de nuances très légères de bleu, puis laisse place à l’irruption tardives – et chargée de sens – de certaines couleurs. P. Craig Russell parvient, dans son adaptation, à saisir la sève du roman de Lois Lowry, déconstruisant, plus par énonciation que par monstration, un modèle d’ingénierie sociale qui frôle la perfection dans son exécution du contrôle totalitaire. Toutefois, Le Passeur cherche à portraiturer sa dystopie non pas comme un cauchemar évident, mais comme une réalité indolore subtilement tyrannique, qui nous pousse à réexaminer les structures sociales qui nous entourent. Pour mieux questionner leurs limites et les rapports de domination sous-jacents. 

J.F.


Le Passeur, Lois Lowry et P. Craig Russell – Phileas, octobre 2023, 184 pages 


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