Les Dernières Lettres de Vincent van Gogh : épitaphe d’un homme et édification d’un mythe 

L’ensemble épistolaire constitué par les dernières lettres de Vincent van Gogh durant son séjour à Auvers-sur-Oise, rassemblant toutes les missives qu’il a écrites et reçues entre le 20 mai et le 29 juillet 1890, ne se réduit pas à de simples échanges familiaux, ni même à l’introspection poignante d’un homme au crépuscule de sa vie. Ce que proposent Emmanuel Coquery et les éditions Hazan s’apparente davantage à un corpus vivant où se cristallisent les thématiques de l’art, de la santé mentale et de la solitude, dans une correspondance qui a contribué à changer profondément l’appréhension publique de Vincent van Gogh et à construire sa persona de peintre fou, génial, autodidacte et autodestructeur. 

L’intérêt des dernières lettres de Vincent van Gogh est double : non seulement ces écrits mettent en lumière l’itinéraire du peintre hollandais et la nature de ses relations interpersonnelles, mais elles offrent, en contrepoint, une exploration de son état psychologique durant les quelques semaines qui ont précédé sa tentative de suicide par arme à feu. Bien moins renommé qu’actuellement, le natif de Zundert a édifié sa persona à travers ces missives. Elles font état d’un artiste passionné, sensible, tourmenté, déterminé et solitaire, subvenant à ses besoins grâce aux billets de 50 francs gracieusement glissés dans les lettres que lui envoyait son frère Theo – probablement la personne la plus proche de lui.  

Sur les treize courriers reçus par Vincent van Gogh, huit proviennent ainsi de Theo. Dans ces échanges fraternels, on découvre un artiste soucieux du bien-être de son neveu homonyme, flatteur envers sa belle-sœur Johanna, toujours avide de créations picturales, et prolixe quant à ses relations avec le Docteur Gachet. Ce dernier, collectionneur d’art, proche des impressionnistes, est décrit par le peintre hollandais, qu’il fréquentait abondamment, comme un ami, voire un frère de substitution, mais aussi comme un homme malade, instable, vulnérable. La description de leurs rapports, du choix de l’auberge du peintre aux différents portraits réalisés, fait écho au roman graphique Van Gogh, le dernier tableau, paru concomitamment aux éditions Hazan, et très axé sur la relation entre les deux hommes.    

Samuel van der Veen portraiture dans son album un artiste tout en fêlures, dont la pleine conscience s’estompe peu à peu, jusqu’à ce coup de feu dans la poitrine qui le condamnera en différé. Ces dernières lettres constituent à cet égard un authentique matériel historiographique ; elles permettent de prendre le pouls d’un homme qui, au bout de quelques semaines de cette correspondance, commettra l’irréparable. Vincent van Gogh oppose volontiers Auvers-sur-Oise et Paris, un lieu « gravement beau », « pleine campagne caractéristique et pittoresque », à une capitale caractérisée par le bruit, le mouvement et les tracas, qu’il peine à supporter au-delà de quelques jours. Il explique à sa sœur Willemien que s’il travaille beaucoup et de manière effrénée, c’est parce qu’il « cherche à exprimer le passage désespérément rapide des choses dans la vie moderne ». Il note aussi, telle une prophétie : « Nous ne pouvons faire parler que nos tableaux. » 

La place croissante du dessin dans cette correspondance est soulignée par Emmanuel Coquery, qui rappelle aussi que Vincent van Gogh portait sur lui, au moment de son suicide, le brouillon d’une lettre envoyée quelques jours plus tôt. Ces deux faits questionnent l’expression peut-être insatisfaite de la plénitude des émotions du peintre hollandais. Quoi qu’il en soit, qu’il s’adresse à sa mère, son frère ou des pairs tels que Paul Gauguin, van Gogh se révèle dans son intimité même à travers ses écrits – presque exclusivement en français. Il va s’enquérir de l’état de santé de ses proches, s’inquiéter de la fatigue ou la toux de son frère, raconter à sa sœur, quelques jours à peine avant sa mort, être absorbé par l’étendue infinie des champs de blé contre les collines, et évoquer, paradoxalement, l’atmosphère de calme dans lequel il serait plongé.

Au milieu de tout cela, il y a l’expression artistique, évidemment – et ses reproductions. Assez étrangement, et en dépit d’une période particulièrement féconde en la matière pour le peintre, ce n’est pas ce qui polarisera l’attention du lecteur. Car Vincent Van Gogh, les dernières lettres apparaît finalement comme le dernier autoportrait d’un artiste aussi visionnaire que malade. Aux traits du pinceau et aux couleurs vives se substituent la puissance des mots, pas toujours maîtrisés mais d’une immense sincérité. Des mots témoins plus que témoignages, qui sémantisent une période de vie plus qu’ils n’en narrent les événements. 

J.F.


Vincent Van Gogh, les dernières lettres, Emmanuel Coquery –

Hazan, septembre 2023, 128 pages 


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Une réponse à « Les Dernières Lettres de Vincent van Gogh : épitaphe d’un homme et édification d’un mythe  »

  1. Avatar de Hokusai : l’art qui traverse les océans – RadiKult'

    […] et de son imagination débridée, comparables à celles d’un Rembrandt ou d’un Van Gogh. Ces esquisses ne racontent pas une histoire linéaire mais révèlent un esprit curieux, désireux […]

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