Edward Hopper : les détails de la vie moderne et ordinaire 

Edward Hopper, peintre de la vie new-yorkaise, a immortalisé dans ses toiles les moments intimes et ordinaires de la modernité. Son œuvre met en lumière la solitude, les contrastes entre tradition et contemporanéité, ainsi que les émotions complexes de la condition humaine. À travers ses peintures, il nous plonge dans des scènes de la vie urbaine, des hôtels aux bars, des voies ferrées aux bureaux, nous invitant à contempler l’essence de l’individu métropolitain.

Poète pictural de la vie new-yorkaise, qu’il a expérimentée pendant plus de six décennies, Edward Hopper a immortalisé dans ses toiles les moments intimes et parfois incongrus de l’ordinaire, qu’il mâtinait aussitôt d’une couche de fascination. Ses représentations ont beau être dépourvues d’intérêt dramatique au sens conventionnel du terme, elles captent sans mal l’essence de la modernité, associée à des lieux de passage tels que les hôtels ou les voies ferrées, de loisirs comme les théâtres ou les bars, voire de travail, à l’instar des bureaux ou des salles de conférence. Avec son sens aigu du cadre, le peintre américain entretenait une proximité figurative avec l’illustration de magazine, elle aussi inextricablement liée à l’étude de son époque. 

Edward Hopper fait certainement partie de la mauvaise conscience du modernisme américain. Resté à la marge des évolutions abstraites menant au minimalisme et des appropriations conduisant au pop art, il s’est plutôt échiné à transformer les mœurs bourgeoises en objet de contemplation et d’analyse. Dans Le Temps, Christine Salvadé écrivait en 2004 : « Edward Hopper peint le vide entre les pleins, l’absence plutôt que la présence, le silence dans une Amérique qui prend goût aux bruits de la vie moderne. Chaque tableau est le cadre d’une atmosphère. »

L’artiste fait partie de la conscience civique de New York. Son imagerie de l’isolement, réelle, crédible, donne corps à la tristesse apparente de la vie urbaine, tout en soulignant les postures de ses sujets. Un contraste entre la solitude et un ersatz de bonheur s’insinue dans ses tableaux, qui opèrent par ailleurs une distinction nette entre le dedans et le dehors, par exemple à travers des rideaux ou des fenêtres.

Contrarier l’Amérique et ses représentations

Certaines toiles pourraient paraître inoffensives à première vue. Il en va ainsi de Maison au bord de la voie ferrée, qui représente en plan large, de biais, une maison victorienne sise à l’arrière-plan d’une voie ferrée. Pourtant tout est là : l’isolement, la tension entre la tradition et la modernité, les lignes du chemin de fer et leurs couleurs qui s’opposent à celles de la demeure, empreinte d’une mélancolie accentuée par l’ombre projetée sur elle. Réalisé en 1942, le célébrissime Nighthawks brode lui aussi autour de la solitude, en proposant une vue de l’extérieur vers l’intérieur d’un bar, où des personnes sont réunies dans une incommunicabilité manifeste. L’angle travaillé, mais aussi l’ennui reflété par l’œuvre, ainsi que le contraste entre l’éclairage artificiel et la vie nocturne, renforcent la portée de ces « faucons de nuit ». 

Bien d’autres peintures d’Edward Hopper dépeignent la condition humaine moderne. L’une de ces toiles n’est autre que Chambre d’hôtel (1931). Dans cette œuvre, l’artiste saisit un moment intime dans un espace anonyme. Une femme est assise sur le bord d’un lit, plongée dans ses pensées et enserrée par un cadre restreint. La froideur impersonnelle de l’architecture de l’hôtel renvoie à la prison de l’espace urbain. Une autre toile fascinante est Soir bleu (1914), dont le titre est inspiré d’un vers de Rimbaud. Dans cette scène de café parisien est mise en exergue une prostituée outrageusement maquillée, seule à se tenir debout. À droite de l’image, un couple de bourgeois la scrute, probablement avec mépris. 

Dans Morning in a City (1944), Hopper semble portraiturer la condition humaine aliénée face aux grands ensembles urbains. Une femme entièrement nue, seule, fait face à la fenêtre de sa chambre, donnant sur le tumulte métropolitain. Déconnexion, intimité, solitude : la peinture est énigmatique, mais elle donne lieu au même sentiment, complexe, de désincarnation que le reste de son œuvre. Et à chaque fois, l’artiste new-yorkais se distingue par son utilisation remarquable de la lumière, son attention portée aux détails de la vie quotidienne et son exploration sans fard de la condition humaine.

Le peintre des humeurs

Une fois cela dit, qu’ajouter ? Peintre naturaliste francophile, Edward Hopper a été salué par Wim Wenders, l’un de ses plus fervents admirateurs, pour ses plans larges, d’allure cinématographique. De son côté, Alfred Hitchcock nous a fait pénétrer dans son tableau Maison au bord de la voie ferrée, dans le chef-d’œuvre Psychose (1960). Décrit comme un peintre des humeurs, de l’immobilisme, voire de la culpabilité, Hopper n’était certainement pas le plus éprouvé des portraitistes ; il saisissait mieux les détails de la vie que ceux de ses protagonistes – et même de ses décors.

Qu’importe, cela ne l’empêche pas de figurer parmi les plus grands artistes du XXe siècle. Il a été l’interprète, génial et séminal, des états d’âme de son temps. Mais comme le signalait à dessein le Conservateur général du patrimoine français Didier Ottinger sur le plateau d’Estelle Martin en 2013, le peintre américain ne se cantonnait pas à la mélancolie et à la solitude urbaine, puisqu’il faisait valoir aussi, occasionnellement, facéties et optimisme.

J.F.


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Une réponse à « Edward Hopper : les détails de la vie moderne et ordinaire  »

  1. Avatar de Le Samouraï : un homme qui meurt – RadiKult'

    […] L’arrivée de la couleur chez Melville pourrait supposer quelques modulations dans l’univers criminel qu’il construit patiemment depuis Bob le Flambeur. En réalité, elle l’entérine. Grisaille urbaine bleutée et glaciale, elle s’impose dès le premier plan, l’intérieur décati du protagoniste qu’on croirait sorti tout droit d’une toile de Hopper.  […]

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