« Les guetteurs, les charbonniers, les revendeurs, les livreurs apparaissent comme une main-d’œuvre. Une main-d’œuvre jeune, très jeune souvent, corvéable, exposée, mobile, mal payée au regard des risques, affectée aux tâches les plus ingrates et dangereuses. »
Avec Les Prolétaires du bizness, Khadidja Sahraoui-Chapuis se penche sur les aspects sociologiques du trafic de drogue. Elle arrache ce microcosme interlope aux fantasmes policiers, aux emballements médiatiques et aux simplifications morales. En appréhendant les réseaux criminels comme une organisation du travail, une économie de la reconnaissance et le résultat de blessures sociales, l’auteure livre un texte précieux, qui éclaire un phénomène bien plus complexe qu’il n’y paraît.
D’abord quelques silhouettes immobiles dans la lumière tamisée d’un hall, puis un scooter qui passe, un regard qui s’attarde, une musique échappée d’un téléphone, une odeur de tabac froid, de cannabis, parfois d’urine ou de plastique brûlé. Rien de spectaculaire, à vrai dire. Juste une routine qui s’installe et qui use peu à peu les habitants locaux. Des garçons guettent des heures durant, debout dans le froid, les allées et venues des clients finissent par composer un ballet étrange, et les cages d’escalier changent de statut, devenant des lieux d’échanges marchands. Le trafic est d’abord cela : une occupation méthodique du quotidien, une présence qui règle l’espace, qui use les corps et modifie les gestes les plus simples : rentrer chez soi, recevoir quelqu’un, laisser un enfant descendre seul dans le hall.
Khadidja Sahraoui-Chapuis écrit et décrit sans réel effet de sidération, loin de la grande fresque criminelle. Elle envisage le trafic dans ses mécaniques ordinaires. Fondé sur plus de vingt ans de terrain dans les quartiers nord de Marseille, nourri d’une fréquentation concrète des jeunes impliqués, des familles, des habitants, des gardiens d’immeuble, des travailleurs sociaux et des bailleurs, Les Prolétaires du bizness substitue à la mythologie depalmienne du deal une compréhension infiniment plus juste, arc-boutée aux personnes qui l’exercent et l’éprouvent chaque jour. L’essai inscrit le trafic au-delà de la délinquance et des marges ; c’est un système organisé, hiérarchisé, rationnel, doté d’une division du travail, d’un management, d’une discipline et même d’un langage de l’emploi. Autrement dit : une usine clandestine.
En parlant de « prolétaires », Khadidja Sahraoui-Chapuis contribue déjà à déplacer le regard, un peu comme l’avait fait par le passé l’économiste américain Steven Levitt, en se penchant sur les revenus des petites mains du trafic dans Freakonomics. Les guetteurs, les charbonniers, les revendeurs, les livreurs apparaissent comme une main-d’œuvre. Une main-d’œuvre jeune, très jeune souvent, corvéable, exposée, mobile, mal payée au regard des risques, affectée aux tâches les plus ingrates et dangereuses. Le trafic cesse alors d’être un décor de série télévisée et se révèle en sa qualité d’économie du travail sale. On y parle de temps plein, de mi-temps, de poste, de patron, de retard, de prime. On y « jobe », on y « charbonne ». Et derrière ces mots et ces néologismes affleure un fait social : ces jeunes ne fuient pas le travail, ils y entrent par une porte dérobée.
Une idée paresseuse est ainsi battue en brèche. Le trafic recruterait essentiellement des individus étrangers à la valeur travail. À l’examen, c’est presque l’inverse qui apparaît. Beaucoup de ceux que l’auteure écoute ont grandi dans des familles où l’effort est une norme, où l’on se lève tôt, où les parents tiennent des métiers épuisants, peu reconnus, socialement dévalués. Mais cet effort d’insertion, à leurs yeux, ne protège plus. Ils voient des pères et des mères rentrer usés, payer des dettes, compter, renoncer, vivre sans vacances ni répit. Dès lors, le trafic ne leur apparaît pas comme une négation du travail, mais plutôt comme un déplacement de son sens : travailler autrement, pour gagner plus vite, pour être reconnu, pour ne pas finir « comme les darons », cassé pour une misère. La valeur travail n’a pas disparu, même à l’aune du trafic de drogue ; elle s’est désenchantée.
Khadidja Sahraoui-Chapuis va plus loin encore. Elle montre que le trafic ne prospère pas seulement sur le manque d’argent, mais également sur le besoin d’utilité, de rôle. Dans plusieurs témoignages, les jeunes disent au fond la même chose avec des mots différents : quand ils guettent, ils servent à quelque chose ; quand ils tiennent leur poste, ils ont un but ; quand ils gagnent de quoi se payer un survêtement de marque ou faire quelques cadeaux, ils prouvent qu’ils sont capables. Il y a là une dimension de reconnaissance que la seule lecture économique ne suffit pas à saisir. Le réseau donne un statut, une consistance, une visibilité. Il offre une scène à ceux qui se vivent souvent comme relégués hors-champ. Une paire de baskets, un scooter, un téléphone ne valent pas seulement comme objets ; ils sont les preuves matérielles d’une sortie momentanée du manque, les signes tangibles d’un effort enfin récompensé.
Cette reconnaissance, pourtant, est empoisonnée. Car le trafic, tel que le décrit la sociologue, est une machine à promettre plus qu’il ne donne. Il distribue des places ingrates, mais verrouille l’ascension. Il laisse croire au mérite, mais fonctionne largement à l’adoubement, à l’héritage, au népotisme. Le guetteur peut rêver de monter, le revendeur d’accéder au sommet, mais le « haut du panier » obéit à d’autres lois. Le gérant lui-même, décrit comme un cadre intermédiaire entre gestion et pouvoir, reste dépendant du « grand patron », plus lointain et moins exposé. Même dans l’illégalité, la hiérarchie reproduit des plafonds de verre. Même dans la marge, certains se taillent la part du lion et d’autres exécutent. Cette découverte progressive de l’inégalité interne alimente l’un des principaux ressorts du livre. La frustration peut alors se convertir en rage, et la rage en violence.
Khadidja Sahraoui-Chapuis se garde toutefois bien de juger trop vite ou de se laisser séduire par une vision romanesque du milieu. Comme tout sociologue, elle cherche à s’effacer et à comprendre à froid. Elle ne tait ni les morts, ni la coercition, ni les humiliations. Ce sont des outils de gestion. Mais elle ne cède pas à la simplification qui ferait de ces microcosmes une pure barbarie extérieure au monde social. Au contraire, elle montre combien ils lui ressemblent. Le trafic semble épouser les mutations les plus contemporaines du travail. On y trouve les petites mains fixes, mais aussi les intérimaires, les saisonniers, les extras de week-end, les jeunes qui viennent juste prendre un billet, les intermittents du réseau qui font un été, un samedi, quelques vacances scolaires. On y trouve aussi la livraison à la demande, les applications, les noms de services qui imitent ceux de l’économie de plateforme, le commerce dématérialisé, la flexibilité généralisée. On y trouve même une sorte de sous-traitance de la violence, des exécutants spécialisés, mobiles, appelés pour des « contrats ».
Les Prolétaires du bizness montre aussi à quel point le trafic se répand. Il s’imprime à même les murs, dans les halls, dans les escaliers, dans les charges des locataires, dans les odeurs, dans le bruit, dans les demandes de déménagement, dans les peurs des habitants, dans la fatigue psychique de ceux qui vivent à proximité. Il touche les gardiens d’immeuble, les agents d’entretien, les bailleurs sociaux, les médiateurs, tous ces travailleurs discrets mais concernés. Il reconfigure les usages de l’espace, privatise les parties communes, impose ses propres règles de circulation. L’auteure restitue la dimension sensible du phénomène. Le trafic n’est pas seulement une statistique de saisies ou d’homicides ; c’est une expérience vécue du territoire, vis-à-vis de laquelle les réactions demeurent plurielles, et parfois contradictoires.
Sur les familles, trop souvent, le débat public oscille entre deux caricatures : soit des parents défaillants, soit des familles entièrement victimaires. Ici, rien de tel. Les familles apparaissent comme des lieux de tension, d’amour, de honte, de morale, d’interdits, parfois de stratégies improvisées. Elles tentent de comprendre, de surveiller, voire de masquer l’inacceptable. Elles refusent parfois l’argent jugé haram, puis tolèrent des zones grises. Elles essaient d’éloigner un enfant « au pays », sans vraiment savoir si, en fin de compte, elles le protègent ou l’abandonnent. Elles se blessent en voulant se préserver.
Les politiques publiques sont brièvement évoquées. Les doctrines se succèdent : l’approche globale, les ZSP, les QRR, les opérations « place nette »… La répression seule ne suffit pas, parce qu’elle affronte une économie plastique, capable de se déplacer, de se reconfigurer, d’absorber les chocs. Les réseaux apprennent de leurs erreurs, se ferment momentanément, puis modifient leurs dispositifs, déplacent leurs ventes, recrutent autrement. Le trafic survit aux mesures censées le conjurer. En refermant le livre, on comprend d’ailleurs mieux pourquoi la réponse ne peut être seulement policière : ce qui est en jeu relève du travail, du logement, de l’école, de la santé, de la reconnaissance, des alternatives crédibles offertes aux jeunes.
Le trafic, tel que le révèle Khadidja Sahraoui-Chapuis, n’est pas une enclave obscure que la République observerait de l’extérieur ; il est l’un des produits les plus aboutis de ses angles morts. Une économie qui recrute dans la précarité, s’alimente du discrédit du travail légal, promet de la dignité, distribue de l’utilité, organise la subordination et finit par briser ceux qu’elle a momentanément élevés. En choisissant d’appeler ces jeunes des « prolétaires », l’auteure nomme une réalité qu’elle effeuille par ailleurs avec pédagogie.
Jonathan Fanara

Les Prolétaires du bizness, Khadidja Sahraoui-Chapuis –
La Découverte, 2 avril 2026, 270 pages

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