Raconter l’Histoire récente en 100 photos

« De nombreuses images déjà cerclées de sens se présentent à nos yeux. La marche du sel de Gandhi dit autant du triomphe d’une cause que le congrès nazi de Nuremberg met en lumière la puissance visuelle de la propagande. À Yalta, trois dirigeants posent pour l’histoire, mais l’essentiel s’est joué hors champ, dans les négociations. Avec le couronnement d’Élisabeth II, le pouvoir entre de plain-pied dans l’ère médiatique. »

Avec Les événements qui ont marqué l’histoire en 100 photos, Margherita Giacosa, Roberto Mottadelli et Gianni Morelli publient un ouvrage accessible qui raconte près de cent cinquante ans de bouleversements à travers cent clichés érigés en repères mémoriels. Plus qu’un beau-livre, c’est aussi une réflexion sur le pouvoir des images : leur force documentaire, leur charge émotionnelle et symbolique, et parfois, aussi, leur part de mise en scène.

Ce beau-livre au format généreux (près de deux kilos, 24,60 x 28,80 x 2,50 cm) est traversé par une idée féconde : l’histoire contemporaine ne s’exprime pas seulement par dates et par noms, mais également par des visions que nos appareils de prises de vues modernes ont fixées à jamais. Un train entrant en gare, Gandhi marchant vers la mer, Martin Luther King face à la foule, une enfant brûlée au napalm, Mandela libéré, Notre-Dame en flammes… À force d’avoir été vues, reproduites et commentées, certaines photographies ont fini par devenir des raccourcis du passé.

L’ouvrage repose sur une structure simple. Le parcours est chronologique, de la fin du XIXe siècle à aujourd’hui, et chaque double page associe une photographie, un titre, un lieu, une date, puis un texte de contextualisation. Ce dispositif permet une lecture suivie, mais aussi fragmentaire, au gré des envies ou des besoins. Chaque image renferme une part d’histoire, replacée dans son contexte sans être noyée dans l’érudition. Car on reste à la surface des événements, avec un souci de didactisme et de clarté.

L’introduction annonce d’emblée le vrai sujet du livre : la photographie n’est pas seulement un témoin, elle est aussi une construction. Longtemps perçue comme garante d’une vérité brute, elle peut cadrer, simplifier, dramatiser, parfois même tromper. Cela transparaît dans l’ouvrage, même si l’on se tient à bonne distance du précis d’analyse photographique. 

Ici, L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat n’est pas seulement présentée comme un jalon du cinéma naissant, mais comme un moment de bascule entre image fixe et image en mouvement. Le premier vol des frères Wright nous rappelle quant à lui qu’une image fondatrice peut naître d’une prise improvisée. Le livre montre bien que les clichés entrés dans l’histoire tiennent souvent à un concours de circonstances autant qu’à une maîtrise technique ou esthétique.

De nombreuses images déjà cerclées de sens se présentent à nos yeux. La marche du sel de Gandhi dit autant du triomphe d’une cause que le congrès nazi de Nuremberg met en lumière la puissance visuelle de la propagande. À Yalta, trois dirigeants posent pour l’histoire, mais l’essentiel s’est joué hors champ, dans les négociations. Avec le couronnement d’Élisabeth II, le pouvoir entre de plain-pied dans l’ère médiatique. 

La partie consacrée aux années 1960 et 1970 est passionnante. I Have a Dream conserve sa force d’espoir, mais le texte rappelle aussi combien cette promesse demeura inachevée. Mai 68 et Woodstock se répondent comme deux échos d’une même secousse générationnelle : la révolte politique d’un côté, l’utopie communautaire de l’autre. Puis viennent les images plus terribles, celles qui résument à elles seules la violence d’une époque.

L’exécution d’un soldat du FNL par Eddie Adams, en 1968 : le cliché a bouleversé l’opinion mondiale, mais il a aussi enfermé la complexité d’une guerre dans un instant unique. La photographie de Trang Bang, en 1972, avec Kim Phuc brûlée au napalm, agit de la même manière : image questionnée, mais décisive, insoutenable et devenue emblème.

Steve Jobs et le Macintosh 128k rappellent que l’histoire passe aussi par la technologie et ses mutations. Mandela, à sa libération, incarne moins la sortie d’un prisonnier que l’apparition d’une figure morale déjà plus grande que l’instant. Kevin Carter, au Soudan, avec l’image du vautour et de l’enfant famélique, place le lecteur devant une question éthique vertigineuse : que montre-t-on, et à quel prix ? Le photographe a fait l’objet de nombreuses critiques pour sa passivité supposée et s’est donné la mort quelques mois plus tard, à 33 ans. 

Les événements les plus récents ont également voix au chapitre. Le déboulonnage de la statue de Saddam Hussein est lu comme une image presque fabriquée pour devenir symbole. L’incendie de Notre-Dame appartient, lui, à cette histoire désormais vécue en direct, où la mémoire collective se forme presque instantanément à l’échelle mondiale.

On pourra trouver l’écriture parfois un peu démonstrative, ou regretter le fait que certains épisodes appellent davantage de profondeur. Mais le livre ne prétend pas remplacer une histoire savante du monde moderne. Il propose autre chose : une traversée de notre imaginaire historique, à travers des photographies qui ont fini par gouverner notre mémoire. Ici, un discours de Lénine ou l’explosion atomique de Nagasaki ; là, le ghetto de Varsovie ou la Guerre des Six Jours. En les replaçant dans leur contexte, ce volume montre que l’histoire se grave aussi dans la rétine.

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Jonathan Fanara


Les événements qui ont marqué l’histoire en 100 photos, Margherita Giacosa, Roberto Mottadelli et Gianni Morelli – L’Imprévu, 3 avril 2026, 224 pages

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