« Petite histoire de l’Art contemporain permet plusieurs usages : lecture suivie, consultation ponctuelle, circulation par renvois. On peut y entrer par le minimalisme et aboutir à l’installation, par le climat et revenir au Land Art, par Banksy et remonter vers les questions de patrimoine, par Kusama et glisser vers les thèmes de l’espace, de la mémoire ou de la lumière. »
Avec Petite histoire de l’Art contemporain, Susie Hodge nous offre une architecture idoine : mouvements, œuvres, thèmes, techniques et matériaux permettent un parcours raisonné dans l’art des années 1960 jusqu’à aujourd’hui.
Beaucoup d’ouvrages de vulgarisation sur l’Art contemporain pèchent soit par excès de simplification, soit par accumulation de notices absconses. A contrario, Petite histoire de l’Art contemporain distribue la matière en quatre ensembles clairement identifiés : les mouvements, les œuvres, les thèmes, les techniques et matériaux. Ce découpage répond à une difficulté : comment donner prise sur un champ artistique dont l’unité est précisément problématique, tant les pratiques, les supports, les intentions et les contextes s’y multiplient ? En dissociant ces quatre entrées, puis en les faisant dialoguer par un système de renvois, le livre fait œuvre de pédagogie.
L’introduction l’énonce avec justesse : l’Art contemporain n’est pas seulement une période, c’est une manière d’habiter le monde, de le questionner à travers des matériaux, des concepts, des corps, des dispositifs et des images. Susie Hodge part de cette hétérogénéité et réinscrit les œuvres dans des généalogies intellectuelles et plastiques : le minimalisme, par exemple, y apparaît comme une réaction à l’expressionnisme abstrait, avec son refus de l’illusion, de la subjectivité et du pathos. L’exemple de Carl Andre, avec Equivalent VIII, ces briques réfractaires disposées au sol, montre immédiatement ce que signifie une œuvre qui ne représente rien mais impose une expérience de l’espace. Ailleurs, l’art corporel fait du corps non plus le sujet de l’art, mais son support même, qu’il s’agisse des actions d’Ana Mendieta ou des protocoles de Vito Acconci. L’art conceptuel est, quant à lui, replacé dans son héritage duchampien : l’idée y prime sur la forme, comme peuvent en témoigner Lawrence Weiner ou Jenny Holzer.
Cette première partie ne s’en tient pas à la seule définition scolaire des courants. Chaque mouvement est rapporté à un contexte historique, à des artistes, à des œuvres, à des gestes. L’Arte Povera, par exemple, est rattaché à l’Italie des années 1960-1970, à sa contestation du marché et de l’industrialisation, à ses matériaux pauvres – terre, chiffons, cire, plastique… Le Land Art est bien montré comme un déplacement majeur : sortie hors du musée, travail in situ, rapport nouveau au paysage, mais aussi apparition d’une œuvre souvent connue par sa documentation plus que par son accès direct.
Après les mouvements, dans sa seconde partie, le livre se resserre sur des œuvres singulières. Les analyses prennent appui sur des pièces telles que Double Ketchup de Ralph Goings, où la minutie photoréaliste fait d’une salière et de deux bouteilles Heinz un trompe-l’œil. Missing in Action 1 de Yoshitomo Nara arbore une fillette au regard fixe et à la tête disproportionnée, conjuguant l’esthétique enfantine et une violence sourde. L’Untitled de Banksy issu du Cans Festival de 2008 montre un agent d’entretien effacer les figures de Lascaux comme s’il s’agissait de simples graffitis, image très simple en apparence, mais qui ouvre aussitôt la discussion sur la valeur de l’art, la mémoire collective et la hiérarchie des patrimoines. Enfin, on peut également mentionner l’installation de Yayoi Kusama, Infinity Mirrored Room – Filled with the Brilliance of Life, où le spectateur ne regarde plus seulement l’œuvre, puisqu’il y entre, s’y perd, s’y réfléchit au sens propre comme au sens intellectuel.
En revenant aux œuvres, Susie Hodge redonne à l’art contemporain sa matière concrète. Elle montre que les catégories n’ont d’intérêt que si elles reconduisent à des expériences visuelles et sensibles. Savoir ce qu’est l’hyperréalisme est une chose, mais l’éprouver avec Tjalf Sparnaay en est une autre. L’homme agrandit démesurément un objet banal pour déplacer notre rapport au réel. Il s’agit aussi de comprendre pourquoi Banksy travaille sur l’anonymat, l’illégalité, la circulation publique des images, ou d’observer comment Kusama fait de la lumière, des miroirs et de la répétition un dispositif renvoyant à l’infini.
La troisième section, celle des thèmes, permet de sortir d’une histoire des formes pour faire apparaître ce qui travaille les œuvres de l’intérieur : la paix et l’harmonie, le climat, le temps, l’origine ethnique, l’environnement, l’identité. En art contemporain, la question n’est pas seulement « à quel courant appartient cette œuvre ? », mais aussi « quel problème formule-t-elle ? ». Sous cette lumière, des rapprochements féconds deviennent possibles. Le chapitre sur la paix et l’harmonie fait par exemple voisiner des démarches très différentes, depuis Steve McQueen jusqu’à Andreas Gursky, et montre que l’apaisement, loin d’être un motif naïf, peut naître d’une méditation sur la guerre, la perte ou la reconstruction.
La partie sur le climat et l’environnement ancre clairement le livre dans les préoccupations les plus actuelles : Ólafur Eliasson y apparaît à la fois comme artiste de l’atmosphère et comme figure d’une conscience écologique, tandis que Tan Zi Xi, avec Plastic Ocean, donne forme à l’accumulation monstrueuse des déchets marins. Quant au chapitre sur le temps, il est particulièrement réussi parce qu’il croise des régimes de temporalité très différents : la fonte lente des sculptures de glace de Nele Azevedo, l’urgence climatique qu’elles matérialisent, et la mécanique vertigineuse de The Clock de Christian Marclay, qui fait du montage cinématographique une expérience littérale du temps.
Enfin, la dernière section de l’ouvrage, consacrée aux techniques et matériaux, complète utilement l’ensemble. Elle rappelle une évidence souvent oubliée par les discours les plus abstraits sur le contemporain : les œuvres sont aussi faites de bronze, de céramique, de collage, de résine, de vidéo, de fibre de verre, de miroirs, d’aluminium ou de ready-made. Ce retour au faire, aux procédés, aux matières, empêche le contemporain de se dissoudre dans un pur commentaire d’idées conceptuelles. Il réintroduit une matérialité, une économie de la fabrication, une histoire des supports. En cela, Susie Hodge referme le cercle. Après les mouvements, les œuvres et les thèmes, elle donne au lecteur les instruments les plus concrets pour comprendre comment tout cela tient.
La réussite du livre vient donc moins d’une thèse originale que d’une intelligence de l’ordonnancement. Petite histoire de l’Art contemporain permet plusieurs usages : lecture suivie, consultation ponctuelle, circulation par renvois. On peut y entrer par le minimalisme et aboutir à l’installation, par le climat et revenir au Land Art, par Banksy et remonter vers les questions de patrimoine, par Kusama et glisser vers les thèmes de l’espace, de la mémoire ou de la lumière. Autrement dit, le livre est structuré avec assez de rigueur pour instruire, mais aussi avec assez de souplesse pour accompagner une curiosité. Et c’est déjà beaucoup.
Jonathan Fanara

Petite histoire de l’Art contemporain, Susie Hodge –
Flammarion, 1er avril 2026, 224 pages

Laisser un commentaire