Les Marchés : les bureaucrates du vertige

« Les Marchés ne décrit pas seulement une société injuste ; il montre comment cette iniquité se pare de langage moral, thérapeutique, spirituel, voire médiatique. Les puissants gouvernent par le récit, par leur capacité à nommer le réel pour les autres. Il y a du Kafka dans cette architecture des seuils et des refus, du Terry Gilliam dans cette administration démente, peut-être aussi quelque chose du conte politique contemporain, où les rouages du pouvoir ressemblent à des croyances usées qu’on continue malgré tout de servir. »

Dans Les Marchés, Antonin Moriau et Raphaël Geffray se saisissent de la précarité contemporaine par ses aspérités les plus concrètes – le loyer, les droits sociaux, l’épuisement du corps – pour la faire basculer vers une fable politique trouble, presque hallucinée. Entre satire sociale et cauchemar administratif, le roman graphique publié aux éditions Sarbacane fait étalage de la violence des procédures…

Parce qu’il faut bien gagner sa croûte, Michaël passe ses journées à coller des feuilles sur des arbres dégarnis en plein hiver. Il satisfait ainsi les caprices de riches propriétaires impatients de revoir le printemps. Tout est là, ou presque : l’artifice vendu comme consolation, le travail vidé de sa nécessité profonde, la pauvreté sommée de réparer symboliquement les fantaisies des puissants. Cette scène aurait pu être anecdotique si elle ne donnait pas le ton d’un album tout entier aspiré par une sorte d’absurdité dystopique.

Pis, pendant que Michaël s’épuise dans les petits boulots, Sonia reste clouée au lit par un mal que personne ne parvient vraiment à nommer, et dont la proximité avec la dépression saute pourtant aux yeux. La jeune femme souffre, certes, mais cette souffrance n’entre apparemment pas dans les bonnes cases. Dès lors, elle devient suspecte. De femme malade, elle se mue en un dossier aigu, une anomalie statistique, un corps improductif menacé d’effacement. C’est Félix, agent de Pôle Travail, qui a la charge de la remettre d’aplomb. 

Tout, chez lui, déplace les lignes du réalisme social vers une inquiétude sourde. Ce fonctionnaire se rend chez les allocataires sociaux, pénètre l’intimité des foyers, parle comme un directeur de conscience, surveille comme un clerc et sanctionne comme un juge. Sa parole comporte cette violence douce propre aux systèmes qui prétendent agir pour votre bien. Il annonce à Sonia que sa situation risque de se compliquer. Mais ce qui est en jeu est bien pire : « Plus de compte en banque, plus d’aides, plus de prise en charge médicale, d’accès au travail… On est comme jeté par-dessus bord, sans échelle pour remonter sur le bateau, condamné à errer dans un océan glacé… »

C’est là que Les Marchés cesse d’être un simple récit sur la misère pour devenir une machine bien plus troublante. Car Félix n’est pas seulement un rouage zélé. Il appartient à un ordre supérieur, ou du moins à une zone de pouvoir située au-dessus du visible. Lorsque Sonia revient vivre avec Michaël chez la mère de celui-ci, dans une maison déjà saturée, on touche à une forme de paranoïa politique. Félix est célèbre : il ferait partie du cercle rapproché des Oracles, des figures influentes qui conseillent les puissants en temps de crise. L’idée épouse parfaitement l’air du temps : la décision publique n’est plus tout à fait publique, elle émane de cénacles opaques, de médiateurs sans mandat, de conseillers sans visage dont l’autorité circule entre expertise, communication et mystique du management.

La visite de Sonia à Pôle Travail est éloquente. Le bâtiment est défraîchi, son enseigne se délite. À l’intérieur, le rituel administratif reprend ses droits : prendre un ticket, attendre, trouver une place, quémander un renseignement. L’obstination du protocole s’exprime, harassant, décourageant, chronophage. Sonia finit par voir Félix et le supplie de lui permettre d’approcher les Oracles. Elle plaide sa cause avec les mots mêmes que la société lui a fournis, allant jusqu’à invoquer ce « moi positif » cultivé dans les vidéos de son conseiller. Pour peu, on croirait que le développement personnel s’est érigé en langue de survie imposée aux vaincus. 

Mais on ne revient pas d’une radiation. Toute la société décrite par Les Marchés repose d’ailleurs sur une contamination réciproque de l’économie et du religieux. Les hiérarchies sont obscures, les règles arbitraires, les médiations innombrables et chacun semble devoir attendre au pied d’une instance supérieure pour espérer un signe. Même les Oracles, apprend-on, doivent eux-mêmes patienter avant de rencontrer plus puissants qu’eux. Le marché est une théologie.

La peur de Sonia, celle d’être radiée de tout, de disparaître administrativement, socialement, presque ontologiquement, est une peur très contemporaine. Nous savons, désormais, que l’existence passe par des inscriptions, des droits ouverts, des reconnaissances numériques, des traces validées. Être rayé des registres, c’est risquer de sortir du champ du visible. L’album formule cela avec force, en faisant sentir que l’exclusion moderne n’a pas besoin de geôle : il suffit finalement d’un dossier clos. De ne pas avoir suffisamment montré patte blanche.

(Attention : le prochain paragraphe comporte des spoilers)

La mise en scène des Oracles constitue le sommet grotesque et terrible de l’album. Les auteurs éventent une mascarade. Félix, qui semble éprouver pour Sonia une fascination ambiguë, plaide sa cause dans des termes quasi messianiques : « Elle porte en elle la promesse d’un monde meilleur ! » Mais la révélation ultime est ailleurs : les Oracles eux-mêmes ne sont rien de moins que de petits vieillards presque incapables d’articuler quoi que ce soit, et tout le pouvoir réel se concentre dans la figure de celle qui prétend interpréter leurs paroles. Le système est falsifié, laissé entre les mains d’une comtesse peu avenante.

(Fin des spoilers)

Les Marchés ne décrit pas seulement une société injuste ; il montre comment cette iniquité se pare de langage moral, thérapeutique, spirituel, voire médiatique. Les puissants gouvernent par le récit, par leur capacité à nommer le réel pour les autres. Il y a du Kafka dans cette architecture des seuils et des refus, du Terry Gilliam dans cette administration démente, peut-être aussi quelque chose du conte politique contemporain, où les rouages du pouvoir ressemblent à des croyances usées qu’on continue malgré tout de servir. Mais Les Marchés possède sa musique propre : une manière de faire tenir ensemble le réalisme social le plus concret, la satire du langage institutionnel et l’angoisse diffuse d’un monde où l’on peut être, du jour au lendemain, effacé.

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Jonathan Fanara


Les Marchés, Antonin Moriau et Raphaël Geffray – Sarbacane, 1er avril 2026, 224 pages


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