Du grenier familial au patrimoine de l’humanité : une histoire de ce que nous choisissons de transmettre

Image issue du site officiel du Musée du Louvre

Imaginez une famille, un dimanche après-midi, qui pousse la porte d’un musée. Les enfants traînent un peu les pieds. Les parents lisent les panneaux avec cette concentration appliquée que l’on réserve aux lieux sérieux. Personne, ou presque, ne se demande ce qui a rendu possible cette excursion dominicale – ce geste si ordinaire d’entrer dans un bâtiment pour y contempler des choses que l’on a décidé, collectivement, de ne pas laisser disparaître. C’est pourtant là que se loge l’une des transformations les plus profondes de notre rapport au temps et à la mémoire. Explications.

Il faut commencer par le mot lui-même, parce que les mots, quand on les regarde de plus près, racontent des histoires que les définitions officielles ne laissent pas toujours transparaître. Patrimonium : ce que le père transmet. À l’origine, rien de très solennel. Des terres, des meubles, des bijoux, des bâtiments, des traditions de table ou de métier, bref tout ce qu’une lignée accumule et fait passer de génération en génération pour assurer sa propre continuité. Le patrimoine, dans son acception première, est donc une affaire strictement domestique. Il se règle chez le notaire, pas dans les musées.

Cette famille en visite au musée fait pourtant quelque chose de radicalement différent : elle contemple des objets qui n’appartiennent à personne en particulier, conservés au nom de tous. Entre ces deux situations – hériter d’un grenier familial et visiter une collection publique –, il y a eu une révolution, au sens le plus littéral du terme.

La Révolution, ou le moment où le patrimoine change de famille

La Révolution française constitue, dans l’histoire du patrimoine, ce que les géologues appellent une discontinuité stratigraphique : une rupture si nette qu’elle change la nature même du sol. Lorsque les révolutionnaires confisquent les biens de l’aristocratie et du clergé, ils se trouvent face à un problème vertigineux : que faire de ces châteaux, de ces tableaux, de ces bibliothèques, de ces abbayes ? Les détruire au nom de la rupture avec l’Ancien Régime ? Les conserver au nom de quoi ?

C’est ici que naît le patrimoine moderne. Pour lutter contre le vandalisme révolutionnaire, les gouvernements successifs inventent une nouvelle catégorie : le bien commun mémoriel. Ce qui appartient à l’aristocratie ou à l’Église ne doit pas pour autant tomber dans le néant. Cela appartient désormais à la nation, c’est-à-dire à tous et à chacun, y compris aux générations qui ne sont pas encore nées. Le patrimoine sort du grenier pour entrer de plain-pied dans l’histoire.

Il ne s’agit plus seulement de transmettre des biens dans la continuité d’une famille, mais de conserver des témoignages pour consolider le sentiment d’appartenance à une communauté politique nouvelle. Le patrimoine devient un instrument : il fabrique du collectif, il ancre la nation dans la durée, il donne de la profondeur temporelle à une identité encore fragile.

Le XIXe siècle, ou la mise en ordre des choses héritées

Le siècle qui suit ne fait pas autre chose qu’institutionnaliser ce geste révolutionnaire. Les États européens, dont la France, développent des pratiques organisées de patrimonialisation : inventaires systématiques, classements juridiques, politiques de conservation, savoirs spécialisés. Le patrimoine cesse d’être une intuition morale ou un réflexe politique d’urgence pour devenir un champ d’action publique structuré, avec ses fonctionnaires, ses doctrines, ses débats.

La catégorie reine de cette époque est le monument historique. Le mot dit bien ce qu’il veut dire : ce qui mérite d’être montré, ce qui doit durer pour témoigner. On pense alors avant tout aux pierres : les cathédrales, châteaux, remparts ou ruines antiques. Le patrimoine est d’abord architectural, immobile au sens propre. Il se visite, s’admire et se protège sur place. 

Mais le XIXe siècle enfante aussi… le musée lui-même. Il ne s’agit aucunement d’un cabinet de curiosités réservé aux érudits, mais bien d’un espace public, ouvert, organisé selon des logiques de classification et de mise en valeur. Les œuvres d’art, les artefacts archéologiques, les objets ethnographiques, les spécimens d’histoire naturelle sont collectés, déplacés, classés, exposés. Le patrimoine, d’abord protégé là où il se trouve, se voit désormais rassemblé, rendu visible, mis en récit.

Et puis, à la fin du siècle, se pose la question des traditions orales, des contes, des chants populaires – ce que l’on nomme alors le folklore. Les récits que les anciens transmettent aux enfants au coin du feu méritent-ils eux aussi d’être consignés, conservés et protégés ? Des collecteurs commencent à parcourir les campagnes avec leurs carnets. La réponse, timide encore, est oui. Le patrimoine n’est pas constitué que de pierres et d’objets. Il vit aussi dans les mémoires et à travers les bouches.

Le XXe siècle, ou le temps des conventions

Si l’on revenait à notre famille au musée et qu’on leur demandait pourquoi les objets derrière les vitres ont été réunis là, ils répondraient probablement par des raisons nationales ou culturelles. Ce serait juste, mais incomplet. Car le XXe siècle ajoute une chose décisive à la notion de patrimoine : la dimension internationale.

La Charte d’Athènes de 1931 est une première tentative de définir, à l’échelle de plusieurs pays, des principes communs de conservation, notamment pour les quartiers historiques dans leur ensemble, et non plus seulement pour les monuments isolés. La Charte de Venise de 1964 approfondit cette réflexion en y ajoutant l’exigence de respecter l’intégrité et l’authenticité des œuvres, y compris les plus modestes. Mais c’est la Convention de l’UNESCO de 1972 qui constitue le véritable tournant planétaire.

Ce texte fondateur réalise deux opérations simultanées d’une grande portée. D’une part, il codifie à l’échelle mondiale la notion de patrimoine culturel : monuments, ensembles architecturaux, sites historiques – les catégories qui dominent la réflexion depuis le XIXe siècle trouvent ici leur consécration internationale. D’autre part, et c’est peut-être plus inattendu, la Convention de 1972 articule pour la première fois patrimoine culturel et patrimoine naturel, reconnaissant que les formations géologiques exceptionnelles, les paysages, les zones naturelles remarquables méritent le même type de protection que les chefs-d’œuvre humains. Le patrimoine s’étend au-delà de la culture pour embrasser la nature elle-même.

Pourtant, quelque chose manque encore dans cette architecture patrimoniale internationale. C’est précisément ce que la Convention de 2003, toujours sous l’égide de l’UNESCO, viendra combler d’une manière qui peut sembler évidente rétrospectivement, mais qui représentait en réalité une véritable rupture épistémologique.

2003, ou le moment où le patrimoine se met à bouger

Jusqu’alors, le patrimoine avait quelque chose de fondamentalement statique. Il se conservait, se classifiait, s’exposait. Il s’archivait. Il était, pour l’essentiel, une affaire de choses – même quand ces choses étaient monumentales ou naturelles. La Convention de 2003 sur le patrimoine culturel immatériel renverse cette logique, et avec elle, une bonne partie des certitudes accumulées depuis deux siècles.

Désormais, les traditions orales, les arts du spectacle, les pratiques festives, les rituels, les savoir-faire artisanaux, les connaissances liées à la nature entrent de plein droit dans le domaine patrimonial. Ce ne sont pas des objets que l’on range dans une vitrine. Ce sont des pratiques vivantes que des communautés portent, transmettent et font évoluer. Un patrimoine porté par les peuples.

Ce glissement s’apparente à un véritable changement de paradigme. Il déplace le centre de gravité du patrimoine des institutions vers les communautés, de l’objet vers la pratique, de la conservation vers la transmission. Il reconnaît que la cuisine d’une grand-mère, la manière dont un village célèbre une fête, le geste précis d’un luthier qui tend une corde relèvent autant du patrimoine qu’une cathédrale gothique, même si cela ne s’appréhende ni ne se conserve de la même façon.

Les musées eux-mêmes en sont transformés. L’ICOM (le Conseil international des musées) intègre ces nouvelles conceptions dans sa définition des missions muséales. Notre famille du dimanche après-midi visite désormais des établissements qui, en plus d’exposer des objets, cherchent aussi à transmettre des pratiques, à faire entendre des voix, à mettre en scène du vivant.

Le patrimoine comme processus

Il serait tentant, arrivé à ce point, de conclure que l’histoire du patrimoine est un récit de progrès : d’abord les pierres, puis les objets, puis les traditions orales, puis tout le reste. Une expansion continue et bienvenue du cercle de ce qui mérite d’être sauvegardé. Ce serait rassurant, mais inexact.

Ce que cette histoire révèle, si l’on y regarde de plus près, c’est que le patrimoine n’est pas une essence stable que l’on découvrirait progressivement. C’est un processus – ce que les chercheurs appellent la patrimonialisation. Un objet, un site, une pratique ne sont pas patrimoine en eux-mêmes : ils le deviennent à travers des gestes collectifs de désignation, de valorisation, d’institutionnalisation ou de mobilisation communautaire. Ce que le XIXe siècle considérait comme négligeable peut devenir central au XXe. De la même manière, ce qui était central peut perdre ce statut. Chaque époque hérite certes du passé, mais elle le réinterprète selon ses propres valeurs, angoisses ou besoins de récit.

Le rapport Arpin, dirigés par Roland Arpin (1934-2010), haut fonctionnaire québécois et ancien directeur du Musée de la civilisation, le formulait avec netteté : chaque nouvelle génération revisite la notion de patrimoine en fonction de son propre rapport au temps. Il n’y a pas de patrimoine figé, parce qu’il n’y a pas de société figée. Même les objets les plus anciens, lorsqu’ils sont restaurés, présentés, mis en récit, sont retravaillés au présent. Le patrimoine n’est jamais le passé intact : c’est le passé renégocié.

Cela vaut aussi pour les héritages les plus complexes, les plus mêlés, comme celui des francophones d’Amérique du Nord, dont le patrimoine porte simultanément les traces de colonisations françaises et britanniques, de contacts avec les cultures autochtones, d’échanges avec la culture états-unienne. Ici, l’idée d’un patrimoine pur, authentique au sens clos du terme, s’effondre d’elle-même. Ce que ces communautés transmettent, c’est un héritage de contacts, de circulations, de mélanges et de réinterprétations successives. Les objets patrimoniaux ne gardent pas la marque d’une seule culture : ils en portent souvent plusieurs à la fois, et c’est précisément cette pluralité qui fait leur densité.

Notre famille, elle, sort du musée. Les enfants commentent ce qu’ils ont vu. Les parents achètent peut-être une carte postale, ou prennent une photo. Aucun d’eux ne pense sans doute à la Révolution française, à la Charte de Venise ou à la Convention de 2003. Et pourtant, tout cela est là, sédimenté dans le geste si ordinaire qu’ils viennent d’accomplir. 

N’est-ce pas la définition la plus juste du patrimoine ? Ce qui permet à une société de se reconnaître dans ce qu’elle a décidé de ne pas laisser mourir, tout en sachant que cette décision n’est jamais définitive ou neutre, et toujours à reproduire le lendemain.

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Jonathan Fanara


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