Bourgeois Gaze : une question de point de vue

« En réintroduisant la question de classe dans la critique cinématographique, Bourgeois Gaze oblige à regarder autrement les films. Et ceux qui les façonnent. »

Avec Bourgeois Gaze : La domination de classe au cinéma, le rédacteur en chef de Frustration magazine Rob Grams échafaude une critique frontale du cinéma contemporain. Selon lui, une grande partie des films, y compris ceux qui se disent sociaux, reconduisent un point de vue bourgeois qui déforme la réalité des classes populaires et neutralise les conflits politiques. Un essai stimulant, bien que parfois excessif, qui oblige à interroger la position depuis laquelle le cinéma scrute nos sociétés.

L’intuition de Rob Grams ne souffre aucune ambiguïté : le cinéma dominant est conditionné par un point de vue socialement situé. Dans Bourgeois Gaze, l’auteur emprunte – avec une certaine frivolité – au concept de male gaze formulé par Laura Mulvey l’idée d’un regard structuré par une position de pouvoir, pour l’appliquer à la question de classe. De la même manière que le regard masculin classique organise la représentation des femmes, le regard bourgeois indexerait une grande partie des récits cinématographiques actuels.

Il n’est pas question de mépris explicite, le regard agit plus subtilement : dans les décors privilégiés, ces vastes appartements haussmanniens, les trajectoires individuelles valorisées, rarement modestes, ou les problèmes jugés dignes d’être racontés. Pour Rob Grams, cette perspective s’explique d’abord par la sociologie du milieu. Le cinéma serait majoritairement produit par des individus issus des classes supérieures, souvent héritiers de capital culturel et relationnel. L’accès aux financements, aux réseaux et aux festivals resterait largement verrouillé par cet entre-soi. Dans ces conditions, l’expérience bourgeoise du monde tendrait à devenir la norme implicite du récit.

« Environ 40 % des réalisateurs français sont issus de la bourgeoisie culturelle, artistique et des moyens de production sous contrôle médiatique », avance l’auteur, qui soutient par ailleurs que nombre de films consacrés aux classes populaires fonctionnent paradoxalement comme un miroir rassurant pour le public privilégié. Il explique que la souffrance sociale y est certes mise en scène avec gravité, mais qu’elle prend surtout la forme d’une tragédie individuelle. Le chômage, l’exploitation ou la précarité conduisent à l’humiliation, à la solitude ou à la démission, rarement à une prise de conscience collective – et donc politique. 

La Loi du marché, par exemple, devient selon cette lecture un film qui expose la violence du système tout en enfermant son personnage dans une impasse individuelle. La compassion du spectateur remplace alors toute véritable politisation. Et Rob Grams insiste également sur l’invisibilisation du travail lui-même. Le travail réel, répétitif et souvent peu spectaculaire, est rarement filmé dans sa durée. On lui préfère quelques signes narratifs ou symboliques. À cela s’ajoute un décalage que l’auteur juge révélateur : le recours fréquent à des acteurs très identifiés pour incarner des figures ouvrières, ce qui produit parfois une distance artificielle entre le personnage et la réalité qu’il est censé représenter. « On imagine bien que des ouvriers inconnus sont moins bankable que Marion Cotillard ou Vincent Lindon… », argue-t-il.

L’urban gaze a également voix au chapitre. Il s’agit de la manière dont la ruralité peut être caricaturée par un regard citadin : soit en tant que décor bucolique pour bourgeois en quête d’authenticité, soit tel un territoire archaïque et violent. Dans le même temps, Paris reste omniprésente à l’écran, mais sous une forme largement épurée de ses dimensions populaires. Biaisée, tronquée, soumise à un prisme, la réalité sociale est altérée par celui qui la restitue.

Rob Grams s’attaque également aux représentations politiques. Dans les films policiers comme Bac Nord, il voit une tendance à adopter le point de vue des forces de l’ordre en évacuant les questions structurelles liées au racisme ou à la violence d’État. Quant aux films de guerre ou de catastrophe politique – 1917, Civil War –, ils illustreraient, selon lui, une autre forme de dépolitisation : la transformation du conflit en une expérience sensorielle. L’immersion technique, la virtuosité formelle ou la stylisation de la violence produiraient ainsi une intensité et un spectacle qui finissent par supplanter l’analyse des causes historiques.

C’est pourtant sur ce terrain que la démonstration soulève quelques limites. On pouvait déjà regretter une certaine inconsistance théorique autour du male gaze et des études culturelles, ou envisager avec tiédeur les raccourcis sur la Nouvelle vague ou le Nouvel Hollywood. Mais ici, ce sont les interprétations subjectives qui conduisent l’argumentaire. Elles ne sont pas inintéressantes, bien entendu, mais sujettes à discussion. La stylisation de la violence empêche-t-elle nécessairement toute réflexion politique ? Rien n’est moins certain. L’histoire du cinéma regorge d’exemples où la forme, précisément parce qu’elle est stylisée, ouvre un espace critique ou symbolique. De même, l’absence de lutte collective explicite ne signifie pas forcément l’absence de conscience sociale : certaines œuvres suggèrent la structure des dominations à travers des récits individuels, sans passer par une représentation directe du conflit politique. 

Ces réserves mises à part, l’essai de Rob Grams a le mérite de rappeler que les films distribuent la visibilité et l’importance narrative selon des hiérarchies sociales qui passent parfois inaperçues. En réintroduisant la question de classe dans la critique cinématographique, Bourgeois Gaze oblige à regarder autrement les films. Et ceux qui les façonnent.

« Dans les années 1960 c’est la sociologie française, en particulier celle de Pierre Bourdieu (1930-2002) qui a permis d’analyser avec finesse les dynamiques de classes et de domination au sein du champ culturel, notamment autour des concepts de « reproduction » et de « distinction ». Ces derniers s’appliquent très bien au cinéma : le « coût d’entrée » dans le milieu professionnel du cinéma est très important. Il faut un fort bagage culturel (c’est-à-dire maîtriser les codes culturels légitimes au sein de cette sphère), un fort capital social, c’est-à-dire des connexions (du « piston ») et un fort capital économique. C’est pour cette raison que l’on y trouve une telle homogénéité sociale et que ses agents se reproduisent de générations en générations. »

Reste que par moments, l’auteur force le trait et tend à réduire la complexité des films à une position idéologique. Mais cette radicalité, palpable dans le texte, fait aussi la force du livre. Qui parle à travers les images, et depuis quelle place sociale ? La question n’avait plus été posée avec tant de verve depuis longtemps.

Fiche produit Amazon

Jonathan Fanara


Bourgeois Gaze : La domination de classe au cinéma, Rob Grams –

Les Liens qui libèrent, 4 février 2026, 224 pages


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