Au-delà du placard, et après ?

« Publié aux éditions Les Liens qui Libèrent, Au-delà du placard est un livre hybride, à la fois essai politique, traversée historique et confession intime. Florent Manelli y mêle l’analyse factuelle, le récit autobiographique ou encore la référence culturelle, soit autant d’éléments qui s’imbriquent dans l’argument théorique. Le but est de rendre intelligible et de mettre en perspective ce qu’il en coûte de se déclarer homosexuel·le dans des milieux souvent peu tolérants. »

Dans Au-delà du placard, l’auteur et chroniqueur français Florent Manelli retrace l’histoire politique et intime du coming out. Il questionne un cheminement souvent rendu douloureux par l’environnement social et médiatique.

Le coming out se caractérise par une injustice fondamentale, que Florent Manelli formule dès les premières pages : pourquoi les homosexuel·les auraient-ils à avouer ce qu’ils sont, quand les hétérosexuel·les n’ont jamais, eux, à justifier leur désir ? Cette asymétrie, largement impensée, dit tout d’un ordre social que l’on croyait pourtant en train de se défaire. Elle dit la persistance, souterraine, têtue, de la cishétéronormativité, ce « régime » invisible qui impose sa loi en se réclamant de la nature des choses.

Publié aux éditions Les Liens qui Libèrent, Au-delà du placard est un livre hybride, à la fois essai politique, traversée historique et confession intime. Florent Manelli y mêle l’analyse factuelle, le récit autobiographique ou encore la référence culturelle, soit autant d’éléments qui s’imbriquent dans l’argument théorique. Le but est de rendre intelligible et de mettre en perspective ce qu’il en coûte de se déclarer homosexuel·le dans des milieux souvent peu tolérants.

Florent Manelli parle de lui. Il raconte la douleur de l’aveu, les maladresses de sa mère, la culpabilité installée sans intention malveillante. Il évoque son anxiété, sa dépression, la dermatite qui apparaît sur son corps quand les mots restent bloqués. Sortir du placard, rappelle-t-il, ne résout pas tout – loin s’en faut. C’est une étape, pas une absolution. Il énonce aussi ce qui fait hésiter, ce qui apeure, la manière dont la norme et l’individu qui s’y soustrait négocient ensemble. 

Pour mieux cartographier ce chemin, il convoque notamment le modèle d’identité de Vivienne Cass, qui décrit un parcours en six stades, de la confusion identitaire à la synthèse en passant par la fierté. Un itinéraire théorique utile, mais dont le livre se garde bien de faire un mode d’emploi universel. Car le coming out n’est pas une trajectoire linéaire ni un horizon identique pour tous : il dépend du lieu où l’on vit – Paris n’est pas la ruralité profonde –, du milieu social – il est souvent plus difficile d’être homosexuel·le dans les classes populaires –, et de l’âge – la jeunesse d’un adolescent qui se déclare est volontiers renvoyée à une lubie, voire une crise passagère.

La profondeur historique du livre est certes à relativiser, mais Florent Manelli remonte néanmoins jusqu’au premier coming out documenté de l’histoire, celui du juriste allemand Karl Heinrich Ulrichs au XIXe siècle, puis retrace brièvement la longue séquence de médicalisation et psychiatrisation de l’homosexualité. En France, il rappelle que le régime de Vichy instaure des âges de consentement différenciés, héritage que la IVe République perpétue honteusement. En 1960, l’amendement Mirguet va plus loin encore, ajoutant l’homosexualité à la liste officielle des fléaux sociaux, aux côtés de la tuberculose et de l’alcoolisme. 

Le monde contemporain n’a rien non plus d’une sinécure. Florent Manelli documente les restrictions hongroises, les persécutions dans des pays encore régis par d’anciennes lois coloniales et l’étrange position des autorités françaises face aux demandeurs d’asile LGBTQI+, porteuses d’un regard administratif situé, souvent inapte à juger du bien-fondé d’une peur pourtant réelle. Il montre comment le mouvement LGBTQI+ développe ses propres solidarités de survie, telles que ces listes de médecins bienveillants qui circulent entre pairs parce qu’une consultation chez un praticien indifférent ou hostile peut laisser des traces durables – chose que l’auteur apprendra à ses dépens.

Florent Manelli pointe aussi la concentration des pouvoirs : un Vincent Bolloré qui tient Fayard, les points Relay, CNews et Europe 1, et publie ou met en avant ceux qui, précisément, ne comptent pas parmi les alliés du mouvement. La culture, l’édition, l’information sont autant de terrains idéologiques où le jeu des représentations a cours. C’est précisément ici qu’Amélie Mauresmo ou Elliot Page ont été raillées pour leurs choix. Reste, heureusement, la pop culture, les séries, les personnages qui permettent enfin à une jeunesse de se reconnaître dans des histoires qui lui ressemblent. 

Finalement, à quelles conditions le coming out redevient-il un acte politique, un geste de solidarité plutôt qu’une injonction malvenue à la transparence ? La réponse, esquissée, tient probablement en un mot : la communauté. L’espace d’une lutte encore à mener. Car ce que l’on retient d’Au-delà du placard, c’est que la plaie est encore ouverte. La cishétéronormativité n’est pas seulement le fait d’un Sénégal qui durcit ces derniers jours ses peines à l’encontre des homosexuels ; c’est tout un système de représentation qui ostracise des personnes au nom de leurs désirs ou de leur identité.  

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Jonathan Fanara


Au-delà du placard, Florent Manelli – Les Liens qui Libèrent, 25 mars 2026, 272 pages


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