Max Fridman : Vienne sous l’ombre du nazisme

« Vittorio Giardino excelle dans la tension diffuse. Son récit avance moins par coups de théâtre que par une accumulation de signes inquiétants : une filature, une bravade, de nouvelles lois antisémites et liberticides… Le danger est constant, toléré par ceux qui y échappent, suffisamment changeant pour tenir en alerte ceux qui s’y exposent. C’est précisément cette banalité du mal, pour reprendre la formule désormais célèbre d’Hannah Arendt, qui donne au récit sa puissance tragique. »

Dans l’Autriche annexée de 1938, l’Histoire s’abat avec brutalité sur les existences ordinaires. Vittorio Giardino poursuit les aventures de Max Fridman en inscrivant son récit dans l’un des moments les plus sombres du XXᵉ siècle. La famille Meyer offre à ce troisième volet ce qu’il faut de tensions politiques et drames intimes pour dessiner le portrait glaçant d’une Europe au bord du gouffre.

Ce troisième épisode du cycle consacré à Max Fridman s’ouvre dans une Vienne déjà gagnée par la grisaille morale d’un nazisme triomphant. L’Anschluss a eu lieu, les lois raciales se durcissent, et ce qui, hier encore, relevait de la rumeur ou de la menace lointaine apparaît désormais comme une réalité quotidienne. La persécution des Juifs est en cours, et elle avance à marche forcée.

Au cœur du récit, il y a la famille Meyer. Franz, médecin respecté, voit son monde s’effondrer méthodiquement. Les interdictions professionnelles, les humiliations administratives, la confiscation de ses biens : le nouveau pouvoir fait de lui un paria dans la ville qui fut la sienne. Son cas n’est pas à part. Toute personne identifiée comme juive court le risque de subir dépossessions, brimades, agressions, voire pire encore. 

C’est dans ce contexte que réapparaît Max Fridman, ancien agent des services français. Officiellement en retrait du monde de l’espionnage, il accepte pourtant de venir en aide aux Meyer, en tentant d’organiser leur fuite hors du Reich. Mais dans l’Europe de 1938, rien n’est simple. Les frontières se ferment, les visas sont presque impossibles à obtenir et chaque tentative d’évasion doit passer par des réseaux clandestins aux loyautés fluctuantes.

L’album est composé de deux parties : la première raconte la descente aux enfers des Juifs dans l’Autriche nazifiée ; la seconde repose sur le suspense qui préside à la fuite. Max multiplie les contacts et prend des risques calculés. Mais la Gestapo veille. Dès son arrivée à Vienne, il est repéré et surveillé. Les services nazis soupçonnent une opération plus vaste, peut-être même liée à des secrets militaires convoités par les puissances étrangères.

Vittorio Giardino excelle dans la tension diffuse. Son récit avance moins par coups de théâtre que par une accumulation de signes inquiétants : une filature, une bravade, de nouvelles lois antisémites et liberticides… Le danger est constant, toléré par ceux qui y échappent, suffisamment changeant pour tenir en alerte ceux qui s’y exposent. C’est précisément cette banalité du mal, pour reprendre la formule désormais célèbre d’Hannah Arendt, qui donne au récit sa puissance tragique.

Parallèlement à l’intrigue politique, l’auteur explore la complexité des relations humaines. Il y a évidemment les liens entre Myriam et Ulrich von Trudhof, officier de la Wehrmacht qui, tout en servant l’armée allemande, manifeste une certaine distance vis-à-vis de l’idéologie nazie. Ce personnage est symptomatique de ces individus qui, pris dans les structures du régime, tentent tant bien que mal de préserver une forme de conscience morale. Ilse et Myriam, les deux sœurs, connaissent de leur côté quelques événements.

L’Europe que décrit Vittorio Giardino est un monde qui poursuit ses rituels sociaux au bord de l’abîme. Car si certains ne voient aucune différence dans leur quotidien, la Mitteleuropa cultivée et cosmopolite disparaît en silence. Les Meyer appartiennent à une bourgeoisie juive viennoise qui croyait avoir trouvé sa place dans la modernité mais qui découvre que leur intégration n’était qu’une illusion fragile. La majorité acclame ou accepte la mainmise des nazis ; seule une minorité en fait les frais.

À mesure que le récit progresse, la question centrale devient peut-être celle du temps. Combien de jours reste-t-il avant que la situation ne devienne irréversible ? Combien de temps avant que la machine totalitaire ne referme définitivement son piège sur ses victimes ? Sous la menace de ce compte à rebours silencieux, Max Fridman tente de créer une brèche dans un système qui se veut implacable.

Vittorio Giardino radiographie avec talent et urgence l’Europe de l’entre-deux-guerres. Il témoigne de la fragilité des démocraties et narre la manière dont les abjections politiques s’inscrivent dans les vies privées. L’œuvre demeure d’une grande intelligence ; elle s’empare de l’Histoire avec une vraie force narrative.

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Jonathan Fanara


Max Fridman – Hiver 1938 : les cousins Meyer, Vittorio Giardino –

Glénat, 18 mars 2026, 192 pages


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