Finance Insoutenable : d’espèces et de greenwashing

« Les chiffres invoqués tout au long de Finance Insoutenable ont de quoi interpeller : un budget carbone mondial restant de 200 gigatonnes de CO2 pour tenir le seuil de 1,5°C, soit quatre ans d’émissions au rythme actuel ; 52 % des émissions mondiales entre 1990 et 2015 imputables aux 10 % les plus riches ; 97 % des victimes des événements climatiques extrêmes concentrées dans les pays en développement. Ces données fondent le propos et introduisent la figure doublement lésée du pollué-payeur. »

Ancien trader de 25 ans de carrière, Julien Lefournier s’empare du médium du roman graphique pour déconstruire méthodiquement le mythe de la finance verte. Pédagogique et radical.

Il fallait peut-être ça : que quelqu’un venu de l’intérieur prenne la parole. Julien Lefournier n’est pas un activiste climatique qui aurait appris la finance dans les livres. C’est un praticien, un homme qui a passé des ordres sur les marchés boursiers pendant un quart de siècle, qui sait exactement comment fonctionne la machine dont il entreprend la déconstruction. Avec Finance Insoutenable, publié aux Éditions de l’Atelier, il embrasse la forme d’une conférence itinérante pour avancer progressivement dans la complexité des matières économiques sans jamais perdre le lecteur. 

Marchés primaire et secondaire, gestion active contre gestion passive, critères ESG, obligations vertes, création monétaire : les concepts s’accumulent avec ce qu’il faut de didactisme, portés par un dessin qui cherche à traduire l’abstraction financière en images concrètes. Ce que Julien Lefournier entend démontrer, c’est l’imposture structurelle et intellectuelle de la « finance durable ». Le marché secondaire – là où s’échangent la quasi-totalité des actifs financiers – ne finance strictement rien de nouveau. L’argent circule entre portefeuilles d’investisseurs, sans jamais atteindre l’émetteur. Or, c’est précisément sur ce marché secondaire que prospère l’essentiel de la finance dite « verte ». Le marché primaire, seul capable d’injecter des fonds frais dans des projets réels, représente moins de 1 % des volumes traités. 

Le traitement des critères ESG est particulièrement éloquent. L’auteur prend l’exemple de Coca-Cola : excellentes notes ESG malgré une pollution plastique documentée et massive, ainsi qu’une implication réelle dans le diabète et l’obésité. Il atteste ainsi d’un paradoxe : ce qui compte, c’est l’impact sur les flux de trésorerie futurs, et non sur les écosystèmes. Les obligations vertes ne s’en sortent pas mieux. Puisque l’argent est fongible, une entreprise peut flécher une obligation vers un projet solaire tout en continuant, en parallèle, à financer du charbon ou du pétrole. Le fléchage rassure peut-être les épargnants, mais il ne change en aucun cas le modèle.

Pour bien comprendre de quoi il retourne, Julien Lefournier file la métaphore, concrète et parfaitement intelligible. « Une femme désire acheter une voiture de 10 000 € et offrir à sa compagne un manteau du même prix, mais elle ne dispose que de 10 000 € d’économies. Elle achète la voiture à crédit, ce qui lui permet d’acquérir tout de suite les deux biens au prix du paiement d’intérêts à la banque qui finance l’achat de la voiture. Dans l’éventualité où cette femme n’aurait pas obtenu le crédit, elle aurait choisi de n’acheter que la voiture en la payant avec ses économies. » Qu’en déduire ? Il n’y a pas d’affectation réelle des ressources : la fongibilité de l’argent permet l’allocation des ressources empruntées vers d’autres motifs, par des voies détournées.

On trouve au cœur du raisonnement général un concept emprunté à l’ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre Mark Carney : la « tragédie des horizons ». La finance vit dans le court terme : rendements trimestriels, trading haute fréquence, produits algorithmiques… La transition écologique, elle, suppose un temps long, incompatible avec cette logique. Les 6 896 milliards de dollars accordés par les 60 plus grandes banques mondiales aux énergies fossiles depuis l’Accord de Paris de 2015 font état de deux choses : les bonnes intentions se heurtent aux exigences de rendement financier immédiat et le calendrier de l’effort climatique s’accommode mal des impératifs boursiers.

Les chiffres invoqués tout au long de Finance Insoutenable ont de quoi interpeller : un budget carbone mondial restant de 200 gigatonnes de CO2 pour tenir le seuil de 1,5°C, soit quatre ans d’émissions au rythme actuel ; 52 % des émissions mondiales entre 1990 et 2015 imputables aux 10 % les plus riches ; 97 % des victimes des événements climatiques extrêmes concentrées dans les pays en développement. Ces données fondent le propos et introduisent la figure doublement lésée du pollué-payeur.

Julien Lefournier ne s’arrête pas aux produits financiers. Il remonte à la source : la responsabilité fiduciaire des gestionnaires d’actifs, ces mandataires comme BlackRock ou Amundi qui exercent les droits de vote à la place des épargnants et rejettent systématiquement les résolutions climatiques jugées incompatibles avec la performance financière. La structure même du capitalisme des gestionnaires d’actifs rend toute inflexion écologique structurellement improbable – sauf à changer les règles du jeu. 

La finance durable apparaît alors comme une option fallacieuse, celle du moindre mal. Elle permet au système de continuer son business as usual sous un vernis écologique, tout en déplaçant la responsabilité vers l’épargnant individuel, pourtant parfaitement impuissant seul.

Une fois les 144 pages épuisées, toutes les illusions ont été méthodiquement liquidées. Finance Insoutenable tient lieu de dossier à charge. Construit de l’intérieur, par quelqu’un qui connaît les rouages du système et qui a choisi de les exposer, le roman graphique enfonce un nouveau clou au cercueil d’une finance verte essentiellement marketing, à laquelle plus personne ne semble vraiment croire.

Fiche produit Amazon

Jonathan Fanara


Finance Insoutenable, Julien Lefournier et VAP –

Les Éditions de l’Atelier, 20 mars 2026, 144 pages

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