« Au cours de sa démonstration, Rémy Knafou évoque l’ubiquité du tourisme contemporain. L’activité humaine la plus mondialisée n’est plus l’industrie ou le commerce, mais le déplacement touristique. Des plages brésiliennes saturées de gratte-ciel jusqu’aux expéditions privées en Antarctique, aucun espace n’échappe désormais à cette logique. »
Avec Hypertourisme : le tourisme à l’épreuve de sa démesure, le géographe Rémy Knafou effeuille un phénomène qui dépasse largement la question du surtourisme. Derrière les foules contrôlées de Venise ou déferlantes de Barcelone apparaît en réalité un système global, structuré par la croissance illimitée des flux, la puissance des plateformes numériques et l’économie de l’expérience. Cette enquête, nourrie d’exemples parfois glaçants, nous mène de l’Antarctique au Brésil en passant par les îles norvégiennes, pour analyser les ressorts d’un modèle peu compatible avec l’habitabilité de la Terre.
Depuis quelques années, le mot surtourisme a pris une place centrale dans le débat public. Images de rues saturées à Venise, manifestations à Barcelone, ports engorgés de paquebots à Santorin : le phénomène nous semble familier. Mais pour Rémy Knafou, cette notion, telle qu’entendue habituellement, ne décrit qu’une surface visible relativement chiche en regard de la plénitude du problème. Elle désigne tout au plus une saturation locale, alors que la véritable mutation est d’ordre structurel. Ce que l’auteur nomme hypertourisme correspond en effet à un régime global d’intensification permanente des mobilités, une dynamique qui tend à transformer les territoires et les sociétés à une échelle inédite.
Première escale à Cefalù, en Sicile, une ancienne ville de pêcheurs devenue destination surfréquentée. Là-bas, la promenade apaisante du soir s’est muée en une marée humaine noyée sous la sonorisation des terrasses, qui étouffe la moindre conversation. À l’inverse, l’île voisine de Filicudi atteste d’une situation de « sous-tourisme » : l’économie, fragile, dépend d’importations coûteuses et d’un équilibre à tout le moins instable. Entre ces deux extrêmes, une même réalité : le tourisme n’est plus une activité économique parmi d’autres, mais un système structurant capable de reconfigurer en profondeur les lieux.
L’invention d’un système touristique mondialisé
Pour comprendre cette soudaine mutation, Rémy Knafou propose de clarifier le vocabulaire. Le système touristique mondialisé relève d’un ensemble d’acteurs, d’infrastructures et d’imaginaires qui organise les déplacements à l’échelle planétaire. Les compagnies aériennes, les plateformes numériques, les offices de promotion ou les réseaux sociaux participent tous à cette mécanique qui fabrique le désir de voyage et rend possible sa réalisation.
L’auteur insiste également sur une distinction essentielle entre vacances et tourisme. Les premières relèvent d’une conquête sociale (le droit au repos, à l’évasion, au temps libre), alors que le second est un dispositif marchand qui transforme cette aspiration en flux économiques et en stratégies territoriales. Une question, à ce stade, concentre l’attention : comment préserver l’accès de tous aux vacances sans nourrir un système fondé sur la croissance infinie des déplacements ?
La fuite en avant des mobilités
L’hypertourisme s’inscrit dans une dynamique de croissance spectaculaire. En quelques décennies, la planète est passée de quelques millions de voyageurs internationaux à plus de dix milliards de déplacements touristiques annuels si l’on inclut les voyages domestiques. La hausse du niveau de vie mondial, la démocratisation de l’avion et la multiplication des offres low cost ont rendu accessibles des destinations autrefois lointaines ou exceptionnelles.
La pandémie de Covid-19 aurait pu constituer un moment de rupture. Elle a finalement produit l’effet inverse. À partir de 2022, la reprise s’est accompagnée d’un phénomène de revenge travel, une frénésie de départs motivée par le désir de rattraper le temps perdu. En quelques années, les flux ont retrouvé puis dépassé les niveaux de 2019, tandis que les préoccupations climatiques semblaient une nouvelle fois reléguées au second plan.
La mutation culturelle se veut profonde. Le tourisme est peu à peu devenu un laboratoire de l’hyper-hédonisme contemporain. Les city breaks, les retraites bien-être ou les escapades instagrammables composent une économie de l’expérience aux effets délétères. Et pour cause : l’émotion immédiate et l’image partagée comptent souvent davantage que la découverte elle-même.
Un exemple ? « Ibiza est devenue, à partir des années 1980, une destination de masse dont la réputation touristique a été forgée par la fête, la consommation de drogues, la musique techno dans des clubs connus internationalement et le plaisir sans limites. 37 000 touristes en 1960, 1 million à la fin des années 1980 ; en 2024, la fréquentation était de 3,3 millions. Grâce au tourisme, l’île misérable et délaissée par les pouvoirs publics est sortie de la pauvreté, mais le prix à payer est élevé : trafic de drogue, corruption et clientélisme… »
Le rôle décisif du numérique
La révolution numérique a considérablement amplifié cette transformation. Les plateformes d’hébergement comme Airbnb ont bouleversé l’organisation du marché. Sans posséder un seul hôtel, l’entreprise est devenue l’un des premiers hébergeurs mondiaux, transformant des millions de logements en ressources touristiques.
Cette mutation modifie profondément les villes. Dans certains quartiers de Barcelone ou de Naples, la multiplication des locations de courte durée a entraîné une hausse des loyers et l’éviction progressive des habitants permanents. Les commerces de proximité disparaissent, remplacés par des boutiques de souvenirs ou des restaurants destinés aux visiteurs. La ville devient un décor de carte postale, fonctionnelle mais vidée de son substrat historique.
Les réseaux sociaux ne sont pas étrangers à cet engouement pour l’ailleurs touristique. Les images virales conditionnent et accentuent les désirs de voyage, orientant les flux vers des lieux parfois devenus incontournables du jour au lendemain. Le tourisme se documente plus qu’il ne se vit.
Une activité ubiquiste
Au cours de sa démonstration, Rémy Knafou évoque l’ubiquité du tourisme contemporain. L’activité humaine la plus mondialisée n’est plus l’industrie ou le commerce, mais le déplacement touristique. Des plages brésiliennes saturées de gratte-ciel jusqu’aux expéditions privées en Antarctique, aucun espace n’échappe désormais à cette logique.
Le cas de Balneário Camboriú, station balnéaire surnommée le « Dubaï brésilien », rend parfaitement compte de cette démesure. Les tours géantes qui bordent la plage projettent une ombre écrasante sur le sable, obligeant la municipalité à élargir artificiellement la plage pour compenser la perte d’ensoleillement.
« Encore en 1970, Balneário Camboriú ne comptait que 10 800 habitants, et c’est à partir des années 1980 que sa croissance s’est accélérée à l’image d’une ville-champignon qui, en 2022, dépassait les 139 000 habitants. La tour y est devenue la principale forme urbaine, avec une hauteur moyenne de trente étages. Cela se poursuit puisque parmi les dix plus hauts bâtiments du Brésil en construction, six sont situés à Balneário Camboriú, avec cette fois une moyenne de soixante étages. »
Plus radical encore, la ville chinoise de Datong a déplacé des centaines de milliers d’habitants afin de reconstruire un centre historique artificiel destiné aux visiteurs. Le patrimoine recréé pour l’industrie touristique… Même les espaces les plus reculés sont concernés. L’Antarctique accueille désormais des dizaines de milliers de visiteurs chaque année, transportés par navires et avions pour vivre l’expérience d’un continent « vierge ». Ce tourisme de l’extrême se tapisse d’un paradoxe évident : l’activité qui promet la découverte du monde contribue simultanément à fragiliser les milieux qu’elle explore.
L’ombre écologique
La question environnementale traverse évidemment tout l’ouvrage. Selon les estimations citées par l’auteur, le tourisme représenterait près de 9% des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Le transport aérien constitue la principale source de ces émissions, et sa croissance prévue pourrait doubler le nombre de passagers d’ici le milieu du siècle. Rémy Knafou se montre par ailleurs particulièrement critique envers les discours encensant un tourisme durable, souvent invoqué comme solution miracle mais s’apparentant davantage à un outil marketing.
À l’échelle des villes et des territoires, l’hypertourisme se manifeste par des phénomènes de saturation. Barcelone est devenue l’un des symboles de cette crise. Dans certains quartiers du centre, la population résidente a chuté de près de moitié en une décennie, remplacée par une économie entièrement tournée vers les visiteurs. Ici comme ailleurs, les logements deviennent des locations temporaires, les commerces traditionnels disparaissent, l’espace public est envahi par les terrasses et les groupes guidés. La cohabitation entre habitants et visiteurs devient difficile, et même parfois explosive. Sur l’Espagne, l’auteur précise d’ailleurs : « En janvier 2025, un graffiti rouge sur fond jaune, « KILL A TOURIST », a fait son apparition sur le mur d’un bâti en bordure d’une route de Tenerife. »
Face à cette situation, Rémy Knafou ne se contente pas d’un diagnostic pessimiste. Il propose une voie alternative : les « territoires d’équilibre ». L’idée consiste à renoncer à la logique du toujours plus pour stabiliser la capacité d’accueil et privilégier la qualité de l’expérience. Certains exemples montrent que cette orientation est possible. Les îles Lofoten, en Norvège, ont choisi de limiter la construction de grands hôtels afin de préserver leur environnement et leur mode de vie. En Savoie, la station des Arcs a instauré un moratoire sur les nouveaux lits touristiques pour éviter une croissance incontrôlée. Dans un village de l’Himalaya indien, l’accès des visiteurs est même suspendu pendant quarante jours chaque année afin de préserver les rituels culturels locaux.
Voyager loin ne doit plus être considéré comme un droit automatique mais comme une responsabilité. Moins de déplacements, mais des séjours plus longs, plus attentifs aux territoires et aux populations locales : telle serait la condition d’un tourisme compatible avec les limites de la planète. Parallèlement, l’auteur défend une politique ambitieuse en faveur des vacances populaires et de proximité. Le droit au repos et au dépaysement ne doit pas disparaître avec la critique de l’hyper-mobilité. Il s’agit plutôt de réinventer les formes de l’évasion dans un monde où les ressources écologiques et sociales deviennent des biens communs à protéger.
Jonathan Fanara

Hypertourisme : Le tourisme à l’épreuve de sa démesure, Rémy Knafou –
Éditions du Faubourg, 20 mars 2026, 192 pages

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