« L’album se montre juste et pertinent dans ses descriptions : généreuses et sans fard sur les établissements psychiatriques, sincères et précises au sujet des émotions de Lila, documentées et claires sur la maladie… »
Dans leur roman graphique Corps à corps, Lila Albanese et Claire Paq racontent une grossesse caractérisée par la bipolarité. Elles décrivent l’expérience (autobiographique) d’une femme qui découvre, au moment même où elle s’apprête à donner la vie, la profondeur d’une faille psychique latente. Entre errance médicale, vie en clinique psychiatrique et peur de transmettre sa souffrance, le désir d’enfant s’apparente pour elle à un authentique combat intime.
Lila a longtemps voulu être mère. Bien avant la grossesse, l’idée d’un enfant s’était inscrite chez elle dans une forme d’idéal intime. L’arrivée de sa petite sœur, lorsqu’elle n’était encore qu’une enfant, lui a laissé une empreinte durable. Elle s’en était beaucoup occupée, elle se surprenait à observer les autres bébés dans le métro, fascinée par leurs gestes, leurs visages, par cette vie en train de se construire. Elle rêvait d’avoir, elle aussi, deux filles, pour recréer cette complicité première.
Mais le jour où elle tombe enceinte, l’image rêvée se déchire en lambeaux. À la place de la joie attendue surgissent l’angoisse, la confusion, le sentiment d’être brusquement aspirée dans un gouffre intérieur. La grossesse révèle, sans prévenir, une fragilité psychique ancienne. Très vite, son équilibre est menacé. Lila se retrouve hospitalisée dans un centre spécialisé, puis dans une autre clinique. Le monde de l’hôpital psychiatrique apparaît alors comme un univers à part. Les journées y sont scandées par une routine stricte : temps des médicaments, moment des repas, coucher précoce. Les patients occupent leurs heures comme ils peuvent, sous surveillance constante.
Lila Albanese et Claire Paq montrent alors des patients qui se promènent dans les couloirs, discutent, tuent le temps plus ou moins utilement. Lila y découvre une galerie de personnalités singulières, souvent déroutantes, parfois touchantes. Certaines semblent perdues dans leurs propres tourments, d’autres s’accrochent à des habitudes minuscules. Dans ce lieu pourtant hyper-surveillé, elle constate aussi que certains patients parviennent à se cacher pour entretenir des relations amoureuses. Les lieux sont à la fois codifiés et surprenants.
Sur le plan thérapeutique, la matière parcourue est dense. Il faut d’abord tomber sur le bon médecin. Celui qui saura écouter, comprendre, ajuster un traitement sans écraser la personne sous les protocoles. Car très vite, Lila constate que beaucoup de patients connaissent une trajectoire circulaire. Ils entrent, sortent, puis reviennent. Les institutions ne guérissent pas toujours ; elles contiennent les crises, les tempêtes, mais ne résolvent pas tout. Entre deux hospitalisations, il peut y avoir des périodes d’accalmie, potentiellement longues et trompeuses.
L’angoisse de Lila, elle, ne date pas d’hier. Dès l’enfance, vers quatre ans, elle ressentait déjà une peur diffuse qui s’est amplifiée avec les années. Devenue enseignante, elle s’est épuisée à tenir sa classe face à des élèves en difficulté. Lorsque la pression est devenue trop forte, elle a dû s’arrêter. Ce retrait forcé l’a plongée dans un état d’apathie dont il a été difficile de sortir. La grossesse n’a fait que porter ces tensions à leur point critique. Et quand Lila annonce la nouvelle à ses proches, elle avoue aussitôt son hésitation : elle ne sait pas si elle gardera l’enfant. Beaucoup ne comprennent pas. Certains réagissent avec brutalité. Son père, notamment, lui lance une phrase difficile à entendre : « Si tu avortes, c’est la mort ! »
Les relations avec l’entourage deviennent de plus en plus délicates. Julien, son compagnon, fait tout ce qu’il peut pour l’accompagner. Un week-end, après dix jours passés à la clinique, elle obtient une permission de sortie. Il cumule alors quatre heures de périphérique pour venir la chercher. Mais Lila préfère voir ses amis. Julien se sent alors suspendu à ses décisions, comme mis à distance dans un moment où il espérait probablement se rapprocher d’elle. Les besoins des uns et des autres divergent, et il faut bien s’en accommoder.
Le diagnostic de trouble bipolaire ouvre la perspective d’un traitement régulateur d’humeur. Lila se met alors à penser autrement à l’enfant qu’elle porte. Ces médicaments peuvent exposer le fœtus à des risques : troubles du développement psychomoteur, parfois même suspicion d’autisme. Pis, la grossesse, déjà éprouvante, se complique encore en raison d’insomnies persistantes. Les auteurs rendent parfaitement compte de toutes ces épreuves, en y apportant un éclairage à la fois humain et médical.
Corps à corps porte sur une grossesse contrariée, sur une maladie psychiatrique handicapante ; il met surtout à nu ce moment où le désir le plus intime (donner la vie) entre en collision avec une réalité psychique difficile à apprivoiser. En se racontant, Lila Albanese donne à voir une maternité traversée de doutes, de peur, de colère, parfois d’indifférence – tout ce que l’on tait habituellement, par pudeur.
L’album se montre juste et pertinent dans ses descriptions : généreuses et sans fard sur les établissements psychiatriques, sincères et précises au sujet des émotions de Lila, documentées et claires sur la maladie… Corps à corps est un objet à prises multiples, auquel on s’accroche volontiers.
R.P.

Corps à corps, Lila Albanese et Claire Paq – Steinkis, 12 mars 2026, 208 pages

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