La Dame aux camélias (1934) : mourir d’aimer sans qu’on vous en croie digne

« Fernand Rivers et Abel Gance mettent en images, de manière amère, l’indignité sociale. Quand le père Duval vient demander à Marguerite de renoncer à son amour pour Armand, il enfonce un coin dans une faille qu’elle porte en elle-même depuis toujours, en plus de séparer les deux amants. Il lui dit, en substance, qu’elle ne le mérite pas. Que cette relation est interdite, et donc impossible. »

Abel Gance cosigne avec Fernand Rivers cette adaptation du roman de Dumas fils, restaurée avec soin par l’éditeur René Chateau, dans une copie stable et parfaitement lisible. La mise en scène, économe, s’efface devant ce qui importe vraiment : Marguerite Gautier, peut-être l’une des figures les plus troublantes et mal comprises de toute la littérature romanesque.

Certains malentendus ont la vie dure. Marguerite Gautier n’est pas une courtisane au grand cœur. Cette formulation commode est presque condescendante tant elle réduit à une exception bienveillante ce qui est en réalité une nature entière, cohérente, tragiquement lucide sur elle-même. Marguerite n’est pas généreuse malgré ce qu’elle est. Elle est généreuse par ce qu’elle est – une donnée que la société de son temps ne peut tolérer, et encore moins admettre.

Ce qui la définit avant tout, c’est une intelligence du monde d’une précision cruelle. Elle sait exactement ce qu’elle vaut aux yeux des hommes qui l’entourent – une valeur d’usage, négociable, mais périssable. Cette lucidité-là n’est pas cynisme : c’est une armure portée avec une élégance si parfaite qu’on finit par la confondre avec de la légèreté. Marguerite rit. S’accommode de tout et de tous. Elle brille. Elle irradie dans les salons. Mais ce rayonnement n’est qu’une performance maîtrisée jusqu’au vertige.

Quand Armand Duval arrive, quelque chose déraille. Non parce qu’il l’aime – elle a été aimée, à sa façon, par des dizaines d’hommes – mais parce qu’il l’aime elle, et qu’elle le comprend. Cette adaptation de La Dame aux camélias, sans déployer des trésors d’inventivité, parvient à restituer cette sève romanesque sans rien sacrifier de la caractérisation du personnage. Son arrivée à Paris sur la pointe des pieds, son changement de nom soudain et improvisé et ce renoncement final à la fois altruiste et éminemment douloureux.

En se liant à Armand, Marguerite agit par amour véritable et par volonté d’être vue autrement que comme un objet de désir ou de prestige. Le jeune bourgeois qu’il est lui offre l’hypothèse flatteuse d’une autre existence. Elle s’y précipite avec une imprudence qui contraste avec l’intelligence dont elle fait preuve en toute autre circonstance. Car une réputation est en jeu, et ses besoins ne seront peut-être pas entièrement satisfaits…

Fernand Rivers et Abel Gance mettent en images, de manière amère, l’indignité sociale. Quand le père Duval vient demander à Marguerite de renoncer à son amour pour Armand, il enfonce un coin dans une faille qu’elle porte en elle-même depuis toujours, en plus de séparer les deux amants. Il lui dit, en substance, qu’elle ne le mérite pas. Que cette relation est interdite, et donc impossible.

La courtisane cède par une forme de générosité qui ressemble, vue de l’extérieur, à de la lâcheté. Elle choisit de salir l’image qu’Armand a d’elle plutôt que de lui expliquer la vérité. Quelque chose de profondément autodestructeur se met alors en branle : elle se condamne à mourir seule et incomprise, emportée par une tuberculose qui rend simplement visible, au-dehors, ce qui se passait au-dedans depuis des années. Marguerite se consommait en effet bien avant que ses poumons ne cèdent.

Ce que cette édition René Chateau nous restitue, dans sa sobriété (aucun supplément), c’est donc moins un grand film qu’un grand personnage porté à l’écran dans toute sa substance. On aurait certes aimé plus d’audace, une caméra à la hauteur du vertige intérieur du personnage, mais Marguerite Gautier, campée par une excellente Yvonne Printemps, suffit finalement à emporter notre enthousiasme.

Jonathan Fanara


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