« Frantz Duchazeau se sert d’un journaliste parisien pour énoncer le sens de son art. Marcel Bascoulard répond prosaïquement que cela lui permet, à peu près, de manger tous les jours. Il ajoute aussitôt que l’aspect matériel l’intéresse peu. Qu’il préférerait lire Goethe plutôt que se laver. Écrire quelques strophes plutôt que balayer. Apprendre une langue étrangère plutôt que se soumettre aux obligations élémentaires de l’hygiène. »
Clodo sublime, génie sans concessions, figure honnie et célébrée tout à la fois : Frantz Duchazeau nous offre aux éditions Sarbacane le portrait d’un artiste qui s’est installé à la marge du monde.
De prime abord, Marcel Bascoulard est un homme sale, odorant, mal vêtu, traînant une carriole, abritant des puces et nourrissant ses chats avec des restes de boucherie. Un individu dont on détourne le regard, mais que l’on ne peut toutefois pas tout à fait ignorer. Et pour cause : bien qu’il vive dans une relative misère – pas d’eau courante, pas d’électricité, pas de chauffage –, il bénéficie d’une certaine aura et il n’est pas rare de tomber sur lui, vaquant à ses dessins, en se promenant près de la cathédrale Saint Etienne de Bourges.
L’artiste accepte des commandes qui l’ennuient. Le goût de ses clients lui paraît médiocre, antinomique avec le sien. Il le dit. Il continue malgré tout. Il faut bien manger et nourrir les chats. Aucune illusion romantique ici : le talent n’abolit pas la nécessité. Parallèlement, on l’expose à la Maison de la Culture, où ses œuvres dispersées ont été péniblement rassemblées. Plus de dix mille visiteurs y viennent s’enquérir de son travail. La ville se (re)découvre un génie local. Lui ne visite l’exposition que tardivement, et presque à contrecœur. Il explique que tout cela ne lui ressemble pas. Qu’elle est composée de travaux de commande qui ne lui procurent aucune satisfaction.
Frantz Duchazeau se sert d’un journaliste parisien pour énoncer le sens de son art. Marcel Bascoulard répond prosaïquement que cela lui permet, à peu près, de manger tous les jours. Il ajoute aussitôt que l’aspect matériel l’intéresse peu. Qu’il préférerait lire Goethe plutôt que se laver. Écrire quelques strophes plutôt que balayer. Apprendre une langue étrangère plutôt que se soumettre aux obligations élémentaires de l’hygiène. L’homme a hiérarchisé ses priorités. Il confesse aussi que les femmes ne l’intéressent pas, qu’il pratique l’onanisme. La franchise a de quoi dérouter. Elle devient plus tranchante encore lorsqu’on lui suggère de se présenter à des élections locales, au motif qu’il est devenu populaire. Il répond, non sans ironie, qu’il est « bien trop propre pour ça ».
Très bien restituée dans un noir et blanc détaillé, la ville entretient une relation des plus ambiguës avec son artiste. On le fuit dans la rue. On menace les enfants en prononçant son nom. Puis on se met soudainement à croire qu’il est riche. On le suit pour savoir où il cache son argent. On le vole. Il se sent traqué. Il n’a jamais eu d’assiettes ni de couverts, et on l’imagine dissimulant une fortune. Il suffit d’un propos mal interprété pour que l’imagination collective se mette en branle. Même retiré du monde (à sa manière), Marcel Bascoulard continue d’en subir les désagréments.
Le roman graphique revient aussi, via de précieux flashbacks, sur l’enfance du protagoniste. Le jeune Marcel, prodige du dessin, est admiré à l’école. Mais à la maison, il doit vivre avec un père colérique, volontiers humiliant, capable d’annoncer dans un moment de colère qu’il tuera toute sa famille. La mère, plus protectrice et attentive, finit par l’abattre. Elle ira en prison. On comprend alors que la marginalité de l’artiste n’est pas une posture, mais bien la conséquence de traumatismes familiaux et d’une solitude imposée.
Ce qui demeure, au terme de cette lecture, ce n’est pas l’image du clochard sublime, ni même celle du génie maudit. C’est celle d’un homme qui n’a jamais vraiment trouvé sa place et qui, d’une certaine manière, ne l’a jamais cherchée. Il dessine avec une précision obstinée. Il vit dans un inconfort extrême. Il a accepté la solitude comme une donnée immuable. Il s’exprime à travers un art – le sien, si personnel – et vit grâce à un autre – celui qu’on lui commande et que les musées ont sacralisé.
Marcel Bascoulard s’est passé des promesses ordinaires et entendues : la réussite, la reconnaissance, le confort matériel. Il a vécu selon ses propres règles. Il n’y a pas de morale. Seulement une silhouette qui s’éloigne dans une rue froide, poussant une carriole, pendant que la ville le scrute, hésitant encore entre le mépris et l’admiration.
Jonathan Fanara

Marcel Bascoulard, Frantz Duchazeau – Sarbacane, 4 mars 2026, 168 pages

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