« Le silence devient une strate supplémentaire de son identité. Partir pour Paris relève ainsi moins d’un projet que d’une fuite. Changer de continent comme pour changer de peau. »
Un homme en peine trébuche. Quelque chose le travaille en profondeur. Le passé n’a jamais cessé de l’habiter. Sous la douceur apparente du trait, L’Envol du pélican explore la lente corrosion d’une enfance, les mécanismes du silence et la difficulté, une fois adulte, de regarder ses traumatismes en face.
Daniel s’épuise en silence. À Paris, il corrige les manuscrits des autres pendant que les siens prennent la poussière dans les tiroirs des maisons d’édition. Il donne forme aux phrases d’autrui mais ne parvient plus à croire en les siennes. « C’est comme si j’étais tombé dans un trou noir et que je n’arrivais pas à en sortir », confesse-t-il au psychothérapeute Alain Folon, qu’il finit par consulter après avoir d’abord rejeté l’idée avec entêtement. La métaphore cosmique vaut ce qu’elle vaut : quelque chose, depuis trop longtemps, l’aspire.
La discussion de Daniel avec son thérapeute conduit à une lente remontée d’images, de sensations diffuses. À Lima, au Pérou, son enfance se déroule dans une pension de famille tenue par sa mère, Madeleine. Elle est jeune, ardente et indocile. Elle a aimé contre l’avis de ses parents, s’est installée précipitamment dans un atelier, a cru en un homme qui est parti acheter des cigarettes et n’est jamais revenu. Daniel a dû grandir avec cette absence paternelle, élevé par une mère qui brûle volontiers la chandelle par les deux bouts. Elle est libre, et cette liberté a quelque chose d’admirable, mais l’enfant apprend peu à peu que l’amour ne garantit ni la présence ni l’attention.
Daniel traîne ses guêtres dans la pension, s’ennuie énormément, se fabrique des compagnonnages de fortune. Son amie la plus fidèle n’est autre qu’une poule, Brigitte. Quand Neil Armstrong marche sur la Lune, le jeune garçon en veut terriblement à sa mère : elle devait le réveiller, il le lui avait expressément demandé et rappelé la veille. À ses yeux, c’est l’énième confirmation d’être secondaire, d’habiter la marge. Le monde avance sans lui. Et à l’école, les choses se gâtent encore. Changement d’établissement, humiliations. Son corps le trahit : il s’urine dessus…
Puis arrive Vicente. Un cousin charismatique, étudiant en médecine, aussi solaire qu’insolent. Daniel trouve en lui un modèle, un frère, quelqu’un avec qui enfin nouer une complicité. Ils partagent la même chambre, passent leur temps sur la plage, se racontent des histoires insolites. Daniel se sent enfin considéré. Mais l’admiration éprouvée envers le jeune homme prépare doucement le terrain de l’emprise. L’agression sexuelle qui s’ensuit est assimilée à un jeu par Vicente. Et si Daniel a le malheur de parler, il sera « exclu ». Une menace qui porte insidieusement sur le besoin d’amitié et d’appartenance.
Daniel, qui s’est toujours senti en périphérie, garde le secret. Ses notes scolaires chutent. Il fait l’école buissonnière. Il se persuade que ce n’est pas si grave, que cela passera. Il accepte l’inacceptable comme une fatalité supplémentaire. Quand il tente de prendre ses distances, Vicente inverse la charge : il l’ignore, le rabaisse et le renvoie à son statut d’enfant. La violence change de forme mais ne disparaît pas. Daniel n’en parle à personne. Sa mère meurt avant qu’il ne puisse trouver les mots. Le silence devient une strate supplémentaire de son identité. Partir pour Paris relève ainsi moins d’un projet que d’une fuite. Changer de continent comme pour changer de peau.
L’Envol du pélican convoque au passage certaines figures périphériques, qui permettent d’établir un arrière-plan social. Santos, employée domestique, dit ainsi beaucoup de ces existences vouées au service des autres, où l’on travaille dès l’adolescence, sept jours sur sept, pour des familles qui peuvent vous renvoyer sans indemnité. En ce sens, il est tentant de penser que l’abus ne se limite pas à la sphère intime ; il se décline et s’étend aux structures mêmes de la société, dans les hiérarchies invisibles et les dépendances économiques.
Le dessin, sommaire dans les visages, refuse l’emphase. Le monde de Daniel se lit à travers des variations chromatiques qui indiquent notamment le passage du temps. La violence est montrée avec pudeur, dans une forme de banalité coupable. Les auteurs laissent au lecteur l’espace suffisant pour éprouver. En acceptant de rouvrir la chambre noire de ses souvenirs, Daniel commence à corriger le récit qu’il s’est fait de lui-même. L’envol du titre n’a rien de spectaculaire : c’est un mouvement à peine perceptible, qui permet d’apprivoiser ses affects et son passé, pour enfin se reconstruire pleinement.
Jonathan Fanara

L’Envol du pélican, Rudy Ortiz, Sophie Révil et Antonia Banados –
Sarbacane, 4 mars 2026, 192 pages

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