Saigneurs : à l’échelle de la masculinité toxique

« La société duale que Lou Lubie imagine fonctionne comme un miroir grossissant. Les vampires se plaignent de ne plus « pouvoir rien dire » des humains ; ces derniers se vivent comme des quotas ambulants dans les entreprises. »

Dans Saigneurs, Lou Lubie prend pour cadre une Transylvanie bicéphale, scindée entre vampires et humains. Elle en tire une allégorie des violences sexistes et des inégalités sociales. À travers notamment le parcours d’Anghel, un jeune humain mordu par un vampire, l’auteure scrute en effet certaines luttes actuelles sous une lentille fantastique. 

Dans Saigneurs, Lou Lubie met en vignettes une Transylvanie sous la coupe des vampires : ils occupent les postes de pouvoir, façonnent les normes et constituent la classe dominante en dépit d’une égalité de façade. Les humains, eux, s’ajustent et intériorisent peu ou prou leur supposée infériorité. Le dispositif pourrait prêter à sourire – et il y a, indéniablement, du comique dans ces fausses canines achetées pour mieux s’intégrer ou dans ces miroirs vendus comme accessoires de distinction sociale à des créatures qui n’ont pas de reflet. Mais la mécanique mise en branle renvoie à quelque chose de bien plus grave : les violences sexistes et sexuelles, leur banalisation, voire leur rationalisation.

Une scène dans une officine suffit à donner le ton. Mordu en pleine rue, Anghel vient y chercher de quoi se soigner. La pharmacienne, au lieu de s’en tenir aux faits, croit alors bon de prodiguer quelques conseils de prudence : il faut impérativement couvrir son cou pour ne pas tenter les vampires, car ces derniers sont mus par des pulsions incontrôlables. Le message est limpide. Ce que l’on a trop longtemps dit aux femmes agressées – jupe trop courte, attitude ambiguë, imprudence supposée – se retrouve plaqué sur un corps masculin vulnérable. Lou Lubie ne s’embarrasse pas de détour : elle met à nu le raisonnement fallacieux, en le déplaçant sur le terrain fantastique. 

Tout Saigneurs va procéder de cette manière et, ce faisant, se parer d’une dimension didactique. Des encadrés sourcés ponctuent le récit, rappelant chiffres et faits autour des VSS. La fiction apparaît alors comme une porte d’entrée ; elle s’inscrit dans la continuité des précédents ouvrages de l’auteure, de Goupil ou face, exploration documentée de la bipolarité, à Et à la fin, ils meurent, une relecture critique des contes de fées. Ici, c’est à travers Anghel, Maggy et Iulia, trois colocataires humains, que les minorités vont s’exprimer et s’inscrire en faux contre les récits dominants. 

La société duale que Lou Lubie imagine fonctionne comme un miroir grossissant. Les vampires se plaignent de ne plus « pouvoir rien dire » des humains ; ces derniers se vivent comme des quotas ambulants dans les entreprises. Iulia, une créative brillante, voit son travail accaparé par une collègue vampire qui récolte à sa place les félicitations de ses supérieurs ; Anghel, après avoir enfin porté plainte, se heurte à un interrogatoire soupçonneux – a-t-il crié, peut-il attester d’un certificat médical, est-il bien sûr d’être une victime ? Le parallèle avec les parcours d’obstacles imposés aux plaignantes est frontal. 

La morsure n’est autre qu’une métaphore de l’agression sexuelle, la goulification d’Anghel figure une transformation irréversible de l’être, avec en filigrane la perte de confiance et l’isolement social. On ne revient pas d’une morsure comme on ne sort pas indemne d’un viol : l’idée traverse l’album avec insistance. Licenciée et en quête de sens, Maggy s’interroge quant à elle sur la place à occuper sur le marché du travail mais aussi, plus largement, en tant qu’humain. Elle a pleinement conscience de l’iniquité ambiante et aimerait renverser la table pour qu’enfin les droits théoriques donnent lieu à des facilités pratiques.

Plus discrètement, Lou Lubie croque le monde du marketing, capable de vendre des miroirs à des vampires, c’est-à-dire du vide à des consommateurs en mal d’achats statutaires et ostentatoires. Le mouvement #MeToo trouve lui aussi son pendant vampirique, avec une série de morsures non consenties restées confidentielles dans le milieu du cinéma. Pis, lorsque Maggy découvre que son propre père est un « mordeur » qui fait passer ses abus pour des gestes d’amour, Saigneurs touche un point important : la manière dont la violence s’insinue partout, se dissimule parfois sous le vernis de la tendresse, falsifie volontiers les faits pour rester respectable.

Mais à force de systématiser l’équivalence – le vampire campe le patriarcat et le dominant, l’humain représente la minorité et le dominé –, la fable perd quelque peu en nuance. L’allégorie, inlassablement répétée, finit par user. Le lecteur peut presque anticiper le prochain parallèle. En ce sens, Saigneurs s’avère probablement trop explicite et convenu. Le propos demeure bien entendu nécessaire et pertinent, mais ses ressorts apparaissent un peu trop clairement.

Reste toutefois l’énergie. Dans le trait, dans la manière de rendre attachants ces trois colocataires empêtrés dans leurs contradictions… Maggy, en colère, rejoint une association militante mais tombe de haut face aux révélations tardives sur son père ; Iulia, qui met du temps à ouvrir les yeux sur les inégalités professionnelles, tombe amoureuse d’un vampire progressiste. Le lecteur observe l’ancien monde se fêler, se lester de brèches à partir desquelles surgit l’espoir d’un renouveau.

Que retenir alors ? Saigneurs est une œuvre engagée, directe et pédagogique. On pourra certes lui reprocher son manque relatif de subtilité et son goût pour la démonstration un peu trop appuyée. Mais on ne pourra pas lui enlever sa volonté d’ouvrir un espace de discussion, d’armer les lectrices et les lecteurs face aux discours qui minimisent, inversent ou excusent la violence. Et c’est à saluer.

Fiche produit Amazon

Jonathan Fanara


Saigneurs, Lou Lubie – Delcourt, 5 mars 2026, 160 pages


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