
Dès les premiers épisodes de la série Urgences, le personnage de John Carter remplit une fonction narrative précise mais non explicite : celle de point d’ancrage identificatoire. Étudiant en médecine propulsé dans le chaos du Cook County General Hospital, il introduit une forme de naïveté fonctionnelle qui permet à la série de déposer sur lui des situations et des réactions que ses pairs, aguerris et désensibilisés, ne pourraient vivre de manière crédible.
Dans la grammaire narrative des séries médicales, on retrouve généralement la figure du néophyte. Cela va de Shaun Murphy à J.D. en passant par Meredith Grey. Urgences ne déroge pas à la règle – au contraire, elle l’a codifiée – mais s’affranchit toutefois du seul prétexte pédagogique – le personnage qui pose des questions pour que le spectateur comprenne de quoi il retourne. John Carter y apparaît avant tout comme une chambre d’écho émotionnelle. Mark Greene enchaîne les heures sans se plaindre, Peter Benton pose des diagnostics avec autorité, Doug Ross arpente les couloirs désinvolte, tandis que le jeune interne, lui, semble éprouvé, incertain, loin d’être rompu à la médecine aiguë. Et ce qu’il ressent, le spectateur le partage avec lui.
Cette fonction se manifeste d’abord par une perméabilité à des événements que les autres personnages ont depuis longtemps apprivoisés. John Carter manque de tourner de l’œil devant une fracture un peu trop spectaculaire. Il hésite face un geste technique élémentaire, puis se félicite avec une candeur désarmante d’une perfusion bien placée. Il peine à accepter la mort des patients comme une donnée du métier, quand ses collègues ont depuis longtemps intégré ce paramètre dans leur économie psychologique. Ce décalage n’est pas un défaut de caractère : il est naturel, induit par l’inexpérience, et il se pose en dispositif dramaturgique qui permet à la série de continuer à traiter la mort, la douleur et l’urgence comme des événements significatifs, et non comme le bruit de fond d’une profession qui a déjà tout vu.
Annoncer le décès d’un enfant aux mauvais parents. S’attacher à une vieille femme atteinte de démence, dont on prend soin au-delà de ce qui est attendu. John Carter n’a pas encore appris à réguler ses mécanismes internes, ceux que la médecine aiguë met en branle aussitôt la porte des Urgences franchie. Cette porosité se traduit d’ailleurs également à travers sa relation avec une patiente aux mœurs clairement établies, prompte à « retourner » les médecins à son profit. Carter ne sait manifestement pas encore où commencent et où finissent les frontières du rôle qu’il est censé occuper.
Une autre question traverse en filigrane les premiers épisodes d’Urgences : la légitimité. En retrait, cherchant à bien faire mais avec maladresse, Carter en vient à se demander s’il va revenir le lendemain, s’il est vraiment taillé pour cet endroit. Il accuse le coup. On l’aperçoit, tête baissée, le regard perdu, en repos devant l’hôpital, dont il n’a encore dompté ni le rythme harassant ni les codes implicites. C’est le dernier verrou qui le sépare de ses confrères : les autres sont déjà là, bien installés dans leur fonction, au clair quant à leur rapport au service. Lui est encore en train de douter. C’est précisément cette position, entre le dedans et le dehors, qui fait du personnage un point d’entrée commode pour le spectateur, qui peut ouvrir les yeux sur l’environnement hospitalier en même temps que lui.
Jonathan Fanara

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