« Les récits de révolte côtoient ceux de résignation, les souvenirs d’extrême cruauté voisinent avec des fragments de tendresse ambiguë. »
Sous le règne du fouet n’est pas un livre d’histoire de plus. C’est un lieu d’écoute instable, un espace où la mémoire se donne avec parcimonie, où la parole avance à pas comptés, chargée d’affects, de silences appris et de contradictions.
Il faut peut-être commencer par ce qui gêne, ce qui résiste à la lecture confortable. Dans Sous le règne du fouet, certains, comme Mary Anderson, affirment que l’esclavage fut une bonne chose. Ils minimisent les coups, louent une maîtresse douce, un maître juste. À première vue, ces paroles peuvent heurter. Elles semblent contredire l’horreur omniprésente dans les témoignages du livre. Mais ce serait un peu vite oublier que l’ouvrage ne fait que montrer la mémoire telle qu’elle se formule sous contrainte, des décennies après la fin officielle de l’esclavage.
Ces témoignages ne sont pas seulement des récits du passé. Ce sont des histoires subjectives de survie. Entre 1936 et 1938, lorsque le Federal Writers’ Project collecte la parole d’anciennes victimes, les personnes interrogées sont très âgées, pauvres, souvent dépendantes d’un ordre social toujours dominé par la suprématie blanche. La peur n’a pas disparu avec l’abolition ; elle s’est déplacée, intériorisée, polie jusqu’à devenir synonyme de prudence verbale. Dire trop, tout confesser, parfois maladroitement : cela reste extrêmement dangereux. Françoise Vergès le rappelle avec précision dans sa préface : nombre d’anciens esclaves ont appris, dès l’enfance, à taire la vérité.
Le livre se lit alors comme un palimpseste. Il y a bien entendu la violence décrite : les fouets qui tuent, l’eau salée versée sur les plaies, les enfants arrachés, les corps enchaînés, muselés, exhibés… Mais cela n’est pas sans biais, avec des faits sciemment contournés, parfois euphémisés. L’aliénation natale, évoquée dans la préface, n’a rien d’une abstraction théorique : elle se matérialise dans ces récits où les liens familiaux sont brisés au point que certains, à l’instar de Henry Johnson, découvrent leurs parents à l’âge adulte, ou craignent leurs proches… qu’ils ne connaissent pas. L’isolement généalogique devient une expérience sensible, concrète, intime.
Les récits de révolte côtoient ceux de résignation, les souvenirs d’extrême cruauté voisinent avec des fragments de tendresse ambiguë. Mary Armstrong raconte le fouet qui tue sa sœur nourrisson, mais aussi sa vengeance tardive, jetant une pierre qui crève l’œil de la vieille et abjecte maîtresse Polly. D’autres décrivent la vente comme une entreprise obscène, où l’on graisse les lèvres des esclaves pour simuler leur bonne santé, où les femmes sont évaluées pour leur capacité à se reproduire. Et puis, il y a celles et ceux qui parlent de religion, de chants murmurés derrière une lessiveuse pour étouffer le son des prières, de savoirs médicinaux africains qui survivent clandestinement. La domination blanche n’a pas tout détruit ; elle a laissé des poches de résistance minuscules, souvent invisibles.
Ce travail de mise en lumière n’a pas été sans poser certains problèmes de collecte : le racisme, l’inexpérience des enquêteur·euses ou la falsification des témoignages par des Blanc·hes (parfois membres des United Daughters of the Confederacy), pour minimiser la cruauté de l’institution et glorifier la « cause perdue ». Le contexte historique – d’anciens esclaves interrogés par des Blancs (pour la plupart) alors même que la ségrégation n’avait pas pris fin et que le KKK sévissait avec force – s’avère en outre peu favorable à une parole pleinement libérée.
Elsa Quéré a choisi de supprimer les commentaires des enquêteurs blancs et de conserver les marques d’oralité, sans les caricaturer. Elle reproduit le plus authentiquement possible les témoignages de Sam Kilgore, qui explique que son maître utilisait la menace de la vente à un marchand d’esclaves cruel plutôt que le fouet pour maintenir l’ordre, ou de Jordon Smith, dont la maîtresse faisait porter aux esclaves de belles robes pour cacher leurs stigmates à l’Église. Aussi, la fin de l’esclavage est décrite comme un processus lent, ambigu et souvent douloureux, qui n’a que très partiellement amélioré les conditions de vie subséquentes des victimes.
Ce livre rappelle par ailleurs, en creux, une différence majeure entre les traditions mémorielles. Là où les slave narratives états-uniennes ont longtemps constitué un contre-récit frontal à la démocratie américaine – de Frederick Douglass aux archives du New Deal –, la France a souvent préféré une abolition abstraite, désincarnée, occultant les insurrections, Haïti, bref les voix mêmes des esclavisé·es. Sous le règne du fouet, publié aujourd’hui en français, agit à cet égard comme un retour du refoulé : il imprime une mémoire parfois impossible à supporter.
Lire tous ces témoignages, c’est faire l’expérience d’une parole entravée, parfois dérangeante, toujours située. Une parole qui porte en elle la trace durable d’un système pensé pour détruire jusqu’à la possibilité même de dire « je ». Un exercice aussi glaçant que nécessaire.
Jonathan Fanara

Sous le règne du fouet, Françoise Vergès et Elsa Quéré –
Ici-bas, 20 février 2026, 288 pages

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