Plongée en addicto : au cœur de l’assuétude 

« L’histoire de l’addiction cohabite avec ses conséquences. L’album commence d’ailleurs en les explorant sans complaisance ni voyeurisme. Plusieurs trajectoires reconstituées permettent ainsi d’inscrire le produit dans ses contextes d’émergence. Il fait son nid au carrefour de la précarité, des violences, de l’emprise affective ou des ruptures familiales. »

Avec Plongée en addicto (éditions Steinkis), la graphiste et auteure Pauline Aubry accouche d’un album documentaire rigoureux et profondément humain, né de rencontres touchantes et de deux mois d’immersion à l’hôpital Marmottan. Un récit graphique qui refuse les clichés pour se tenir au plus près d’existences contrariées.

Le mot vient du latin ad-dicere – être lié, enchaîné, assujetti. Avant d’être un sujet médical, l’addiction constitue d’abord une métaphore de la servitude : celle d’un individu qui n’a plus qu’un seul recours, sans quoi il ressent une terrible absence, tant psychique que physique. C’est par cette généalogie que Pauline Aubry choisit d’ouvrir son troisième chapitre, au cours duquel elle pose les fondements historiques et cliniques du phénomène d’assuétude. 

La définition moderne, notamment héritée des travaux d’Aviel Goodman, articule une série de critères convergents : impossibilité de résister à l’impulsion, tension croissante avant l’acte, soulagement ou plaisir pendant, perte de contrôle, obsession, tentatives répétées d’arrêt, effets sociaux et professionnels. Une mécanique infernale que l’album compare métaphoriquement à une relation amoureuse toxique, avec ses attachements, ses manques et ses multiples obsessions. Au cœur du dispositif neurobiologique se trouvent la dopamine, l’ocytocine, les endorphines et le rôle régulateur du cortex préfrontal, progressivement mis à mal par les circuits de récompense que réveille l’addiction.

L’histoire de l’addictologie commence avec Benjamin Rush et un premier modèle moral, distinguant tempérance et intempérance, avant de s’enrichir de projections plus complexes et convaincantes, intégrant vulnérabilités individuelles, nature du produit et contexte socioculturel. Des années hippies au sida, des premières politiques répressives à l’émergence des traitements de substitution et de la réduction des risques, la conception de l’addiction s’est considérablement transformée au fil du temps. Aujourd’hui, les drogues de synthèse, les achats en ligne et certaines pratiques telles que le chemsex témoignent d’une mutation rapide des usages, à laquelle les dispositifs de soin tentent de s’adapter en temps réel. Plongée en addicto en fait état en quelques dizaines de pages, sans omission significative.

Mais l’histoire de l’addiction cohabite avec ses conséquences. L’album commence d’ailleurs en les explorant sans complaisance ni voyeurisme. Plusieurs trajectoires reconstituées permettent ainsi d’inscrire le produit dans ses contextes d’émergence. Il fait son nid au carrefour de la précarité, des violences, de l’emprise affective ou des ruptures familiales. Les récits de femmes accompagnées au CSAPA Horizons – errance, prostitution, violence, dépendances aux dealers, rechutes – dessinent peu à peu une cartographie de la vulnérabilité. On comprend alors que la lucidité douloureuse sur les engrenages mis en branle n’empêche pas l’incapacité manifeste à s’en sortir seul. La stigmatisation spécifique des mères en situation d’addiction est particulièrement bien documentée : honte redoublée, injonction à la perfection, accès aux soins rendu plus difficile encore par le regard des autres. À la souffrance physique s’ajoutent les blessures psychosociales. 

L’enquête prend corps dans deux lieux symptomatiques. Le CSAPA Horizons donc, qui accueille des mères toxicomanes et leurs jeunes enfants autour de trois pôles (ambulatoire, hébergement thérapeutique mère-enfant, petite enfance). L’auteure y observe une équipe pluridisciplinaire –psychologues, psychiatres, éducateurs spécialisés, assistants sociaux, infirmiers – qui travaille d’abord à construire un lien sécurisant, par l’accueil sans jugement, la continuité et la souplesse. Le séjour thérapeutique, souvent perçu de l’extérieur comme des vacances, se caractérise par un travail intensif de reconstruction : activités partagées, organisation collective, réappropriation du corps à travers des soins jusqu’alors étrangers à ces femmes. 

Marmottan, de son côté, apparaît comme un lieu matriciel de l’addictologie française. Née en 1971 sous l’impulsion de Claude Olievenstein, horrifié par les pratiques asilaires de l’époque (camisoles, enfermement, mépris), l’institution s’est construite sur un principe fondateur : c’est la relation qui soigne. L’accueil y est anonyme, gratuit, sans blouse blanche, sans assignation d’un statut de malade. On répond à une demande. L’équipe, composite et plurielle (médecins, accueillants, parfois anciens usagers, ostéopathes, musiciens, etc.), fonctionne comme un appareil psychique collectif au service du patient.

Ce que Pauline Aubry découvre au fil de son immersion en « addicto », c’est que l’assuétude ne se soigne pas par l’arrêt brutal du produit, mais bien par la reconstruction patiente d’un lien à soi, aux autres, au corps, au temps présent. Promettre l’abstinence pour toujours mène souvent à l’échec ; l’enjeu est de tenir aujourd’hui, en étant le mieux accompagné possible. En plus de ses assises théoriques (l’addictologie, les effets physiologiques, les produits, le milieu asilaire, etc.), Plongée en addicto réussit le tour de force de rendre cette matière complexe accessible, en prise directe avec les personnes qui tentent de s’en relever. 

Fiche produit Amazon

R.P.


Plongée en addicto, Pauline Aubry – Steinkis, 19 février 2026, 144 pages


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