« Le film porte en lui les traces d’une époque trouble. L’ouverture dans les tranchées convoque le traumatisme de la Grande Guerre sur le mode parodique, et tout le récit oscille entre ordre et désordre, entre la salle de spectacle où une foule avinée réclame ses freaks et le jardin paisible de Mary Brown, îlot préservé du chaos ambiant. La Prohibition et ses trafics, le proxénétisme en filigrane, la méfiance des Américains envers ces « marraines de guerre » dont le nom même était devenu synonyme d’arnaque sentimentale : L’Athlète incomplet restitue une Amérique des années vingt avec une acuité que son habillage comique ne trompe pas tout à fait. »
Premier long métrage solo de Frank Capra, L’Athlète incomplet (The Strong Man en version originale) ressort en combo Blu-ray/DVD chez Elephant Films. L’occasion de redécouvrir cette comédie burlesque de 1926 portée par Harry Langdon, un comédien aussi fascinant que clivant. Ce dernier campe un ancien combattant belge qui débarque en Amérique pour retrouver sa correspondante de guerre. Un film qui en dit plus long qu’il n’y paraît.
L’histoire tient en quelques mots : Paul Bergot, soldat belge égaré dans la Grande Guerre, tombe amoureux par lettres interposées d’une certaine Mary Brown, une Américaine dont il n’a qu’une photo. La guerre terminée, il débarque aux États-Unis et part à sa recherche, quitte à interroger chaque femme qu’il croise. Cette quête naïve et obstinée va l’entraîner dans une succession de milieux disparates – les halls bondés d’Ellis Island, un hôtel new-yorkais interlope, une bourgade sous l’emprise des bootleggers – jusqu’à un final tonitruant où le maladroit Paul se retrouve malgré lui à rétablir l’ordre.
Le scénario a des allures de patchwork assumé, passant du champ de bataille au western, du monde du cirque à l’église de province. Mais cette discontinuité n’est pas si innocente : Frank Capra fait traverser à son personnage des communautés hermétiques les unes aux autres, et c’est précisément la gaffe (la maladresse involontaire, le geste de trop) qui produit du lien social là où rien n’existait. Paul Bergot devient ainsi, par accident et par ironie, cet « homme fort » annoncé dès le titre.
Le film porte en lui les traces d’une époque trouble. L’ouverture dans les tranchées convoque le traumatisme de la Grande Guerre sur le mode parodique, et tout le récit oscille entre ordre et désordre, entre la salle de spectacle où une foule avinée réclame ses freaks et le jardin paisible de Mary Brown, îlot préservé du chaos ambiant. La Prohibition et ses trafics, le proxénétisme en filigrane, la méfiance des Américains envers ces « marraines de guerre » dont le nom même était devenu synonyme d’arnaque sentimentale : L’Athlète incomplet restitue une Amérique des années vingt avec une acuité que son habillage comique ne trompe pas tout à fait.
La figure de Harry Langdon divise – et c’est là que les avis se séparent franchement. Sa gueule blanche de clown, son air d’ahuri perpétuellement dépassé par les événements, sa parenté visuelle avec Chaplin et Stan Laurel ont fait de lui, au moment de la sortie, « le quatrième génie comique » selon la presse de l’époque. Certaines séquences confirment ce statut : la scène du bus où il se badigeonne de fromage en croyant utiliser du baume, la rencontre émouvante et délicatement découpée avec Mary – aveugle, ce que Paul ignore – ou encore le vertigineux final où la caméra, peu mobile jusque-là, s’envole avec lui au-dessus du vide. D’autres moments, en revanche, pèchent par excès : les hébétudes à répétition s’étirent, le rythme s’alanguit, et l’on finit par se demander si la gêne ressentie était vraiment l’effet recherché.
Frank Capra, lui, prouve déjà l’étendue de ses ressources. Son sens du cadre, la vitalité de certains passages, la tendresse avec laquelle il filme la rencontre entre les deux correspondants révèlent un metteur en scène qui ne se contente pas d’enregistrer les pitreries de sa star. Les scènes à Ellis Island et à New York résonnent d’ailleurs avec sa propre histoire d’immigré, lui qui connaissait de l’intérieur ce sentiment d’être perdu dans un pays qui ne vous attend pas.
L’Athlète incomplet n’est pas un chef-d’œuvre sans aspérités, mais c’est un film qui mérite mieux que l’oubli dans lequel il a longtemps végété. Il constitue à la fois un document précieux sur l’Amérique de l’entre-deux-guerres et un témoignage de « naissance » pour deux carrières qui allaient marquer durablement l’histoire du cinéma.
Les bonus de cette excellente édition (image stable, sans scorie ni papillonnage) apportent un éclairage utile sur les coulisses du tournage : la relation de travail entre Capra et Langdon y est détaillée, ce dernier étant alors présenté comme une star mondiale du burlesque aux côtés de Keaton et Chaplin. On y évoque également l’absence apparente de scénario formalisé – confirmée par Priscilla Bonner, l’actrice incarnant Mary Brown –, ainsi que les aspérités sociales du film, Prohibition et proxénétisme en tête, que le regard contemporain aurait tort de minimiser.
Jonathan Fanara


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