« Le Sud des États-Unis y est plus qu’un décor : le Texas devient un personnage à part entière. Des villes où tombent des poussières de coton comme une neige sale, des plaines arides traversées par des routes infinies, une lumière sèche qui semble user les êtres autant que les paysages. On pense à ces récits américains où la géographie façonne les consciences, où l’horizon semble promettre autant qu’il condamne. »
Dans les plaines brûlées du Texas, deux frères et une adolescente cabossée par la vie se retrouvent embarqués dans une cavale qui n’a rien d’un simple polar. Adapté du roman de Randy Kennedy, Presidio explore, sous les apparences d’un road trip criminel, les fêlures d’un pays bâti sur le mouvement, l’appropriation et la fuite en avant. Une bande dessinée brève mais habitée.
Troy Falconer n’est pas un marginal par accident. Il a fait de l’errance un système, du vol une méthode, de l’effacement une philosophie. Il vit d’expédients, se sert dans les motels, fouille les valises, emprunte les voitures stationnées devant les chambres. Rien ne lui appartient, et c’est précisément ainsi qu’il entend vivre : ne laisser aucune trace, ne s’attacher à aucun objet, disparaître avant d’être reconnu. Dès qu’il estime avoir conservé trop longtemps une chose, il la change. Il a disséminé à travers le Texas des plaques d’immatriculation prêtes à l’emploi, comme d’autres enterrent des réserves en prévision d’une hypothétique apocalypse.
Ce nomadisme méthodique n’est pas sans vision du monde adjacente. Il l’exprime clairement : Troy se pense en héritier d’une Amérique pionnière. Il évoque les Comanches qui vivaient de ce qu’ils trouvaient, les premiers colons lancés vers l’Ouest, toujours en mouvement, prêts à s’emparer de ce qui se présentait à eux. À ses yeux, prendre n’est pas forcément synonyme de voler : c’est perpétuer, pudiquement, un geste fondateur. Le pays s’est construit ainsi, alors pourquoi pas lui ?
Face à cette trajectoire sans attaches, son frère va opposer une autre forme de précarité. Il vit au pied d’une tour dont il a la charge, dans une cabane étriquée, existence étrangement statique pour un homme que la vie a dépossédé de tout. Sa femme l’a quitté en emportant la quasi-totalité de ses avoirs. Quand les deux frangins se retrouvent, ce n’est ni par nostalgie ni par fraternité sentimentale : c’est dans l’espoir de récupérer ce qu’il reste, de réparer l’injustice par des moyens détournés.
Mais Presidio ne serait pas si dense réduit à un duo masculin en cavale. Une troisième présence déplace les lignes de lecture : Martha. Adolescente issue d’une communauté mennonite, elle porte en elle une histoire bien plus conséquente que son jeune âge. Victime d’une agression par le passé, elle a vu son père être incarcéré – non pour ledit crime, mais pour s’être vengé de l’agresseur. Après sa détention, une « tante » l’a recueillie ; elle n’y a jamais trouvé sa place. Lorsque les frères volent le véhicule de cette tante peu avenante, Martha refuse d’en descendre. Elle ne réclame rien d’autre qu’un trajet vers une gare routière, un moyen de rejoindre son père.
À partir de là, les volontés divergent et, par moments, s’entrechoquent. Le frère de Troy désapprouve le mode de vie itinérant et délictueux de son cadet. Martha, elle, n’a que faire des discours sur la conquête de l’Ouest : elle veut retrouver son père, point. Quant à Troy, bien que cynique, il endosse une responsabilité contrainte, sommé d’assumer un rôle qu’il n’a jamais souhaité : celui d’adulte face à une adolescente blessée.
Malgré un format relativement court, Presidio se révèle étonnamment dense. Les protagonistes sont solidement campés, les enjeux clairs, parfois abrupts, toujours concrets. Le Sud des États-Unis y est plus qu’un décor : le Texas devient un personnage à part entière. Des villes où tombent des poussières de coton comme une neige sale, des plaines arides traversées par des routes infinies, une lumière sèche qui semble user les êtres autant que les paysages. On pense à ces récits américains où la géographie façonne les consciences, où l’horizon semble promettre autant qu’il condamne.
Le sens du dialogue constitue l’une des forces de l’album. Les échanges entre les deux frères, souvent teintés d’ironie, laissent affleurer rancœurs et tendresse intériorisée. Rien de trop démonstratif, mais une tension continue, nourrie par des visions du monde irréconciliables. Graphiquement, l’ensemble se montre parfois inégal, mais globalement convaincant. Le découpage varie. Certaines planches captent avec justesse la solitude des grands espaces ; d’autres privilégient la proximité des visages, et donc des affects.
Dense, tendue, sans gras inutile, l’œuvre de Simon Treins et Guiu Vilanova réussit à dépasser le simple récit de cavale. Elle se tapisse de quelque chose de plus trouble : l’écart entre le rêve américain tel qu’on le raconte et la réalité, âpre, de ceux qui tentent encore d’y croire… ou de s’en servir pour justifier leurs dérives.
Jonathan Fanara

Presidio, Simon Treins et Guiu Vilanova – Delcourt, 19 février 2026, 64 pages

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