
Tout commence par un pacte secret : le membre du Congrès Frank Underwood, coordinateur de la majorité présidentielle, apporte à la journaliste Zoe Barnes de quoi faire tourner les rotatives du Washington Herald. En contrepartie, la jeune femme l’aide à porter sur la place publique les sujets escomptés. Une relation gagnant-gagnant. Jusqu’à ce que le député démocrate n’en décide autrement.
House of Cards s’articule autour d’un couple, les Underwood. Deux êtres de pouvoir et d’influence qui ont troqué l’amour romantique contre une stratégie de conquête. Claire dirige une ONG. Frank est le Représentant de la Caroline du Sud au Congrès. Leurs intérêts convergent toujours et se croisent parfois.
Le spectateur comprend rapidement que les écarts de conduite sont tolérés dans le couple. Frank et Claire ont scellé un contrat implicite : coucher ailleurs est permis tant que cela nourrit leur ascension mutuelle. La chair est subordonnée à la carrière. Et c’est précisément ici que surgit Zoe Barnes.
Dans ce qui s’apparente d’abord à un échange de bons procédés, la journaliste va se rapprocher du député Underwood. Elle est jeune, brillante, pressée d’exister dans un monde médiatique dont les échelons se gravissent avec peine. Elle veut des scoops, de la visibilité, une accélération de carrière. Frank lui offre l’accès aux couloirs feutrés et aux secrets encore tièdes du pouvoir. Mais toutes ses confidences sont patiemment calculées.
Car si Zoe croit probablement maîtriser le jeu – absorber l’information, publier vite, se rendre indispensable –, elle se fourvoie peu à peu dans une relation transactionnelle asymétrique. Frank n’offre que le strict nécessaire. Et toujours dans son propre intérêt. Il manipule Zoe pour qu’elle mette en musique les manœuvres qu’il a imaginées.
Les articles du Washington Herald font trembler le Congrès. Ils orientent l’opinion publique. Ici, c’est un projet de réforme scolaire qui est attaqué ; là, c’est un ministre qui est jeté en pâture. Frank sème des rumeurs et récolte aussitôt leurs fruits politiques. Mieux, Zoe Barnes commence à apparaître à la télévision et à s’émanciper de sa rédaction. Entre Prométhée et Machiavel, le coordinateur de la majorité présidentielle s’est trouvé un marchepied avec lequel il peut joindre l’utile à l’agréable.
C’est un circuit fermé où chacun devient l’outil de l’autre. Mais il est évident que Frank est le seul à en détenir le schéma complet. Zoe ignore encore à quel point elle se compromet et, quand elle en prend enfin conscience, les dés sont déjà jetés. Leur relation n’a été qu’un alliage toxique de plaisir et d’intérêt. Le sexe a servi de lubrifiant à la politique. Frank prend ce qu’il faut, quand il le faut, puis passe à l’étape suivante.
La tragédie arrive finalement de manière glaçante. Zoe nous a révélé, malgré elle, l’appétit insatiable de Frank Underwood, capable de mentir aux électeurs, de manipuler ses collègues, de détruire des vies. Une fois devenue trop curieuse et indépendante, quand elle menace de mettre à mal l’architecture patiemment construite, Frank tranche. Il ne la quitte pas. Il l’efface.
La jeune journaliste est une victime collatérale du cynisme underwoodien. Elle en constitue aussi le miroir grossissant. Agent révélateur, elle l’aura été doublement : en colportant les récits imaginés par le député démocrate et en montrant aux spectateurs jusqu’où ce dernier est prêt à aller pour le pouvoir. Chez les Underwood, l’autre n’existe qu’en fonction de son rendement. Les êtres humains sont des ressources temporaires. Le député Peter Russo peut en témoigner : il a dû trahir ses électeurs en acceptant la fermeture des chantiers navals, puis s’est inexorablement abîmé en côtoyant d’un peu trop près Frank.
Zoe Barnes n’est pas un accident de parcours. Elle est le symptôme d’un système où la réussite exige l’anesthésie morale. House of Cards fait dire à Frank Underwood que « la démocratie, c’est tellement surfait ». Un homme qui ne se présente pas au suffrage peut devenir, à force de manœuvres, vice-président de la première puissance mondiale (en attendant plus). Faussement affable mais réellement impitoyable, il sait toujours sur quelle ficelle tirer pour parvenir à ses fins. Quelle rencontre le dévoile plus clairement que celle avec Zoe ?
L.B.

Laisser un commentaire