« L’usine à rêves s’est muée en fabrique du mensonge, à la manière de Sunset Boulevard (1950, toujours Billy Wilder), où les projecteurs masquent avec peine les cadavres. Les fausses pistes s’accumulent, Graham passe d’un cambriolage à un lynchage, mais il ne se doute pas encore des raisons pour lesquelles Clark Brown, ce musicien fauché reconverti en chauffeur, a disparu. »
Sous des airs de polar noir classique, The Painted Crime déploie une mécanique plus intime qu’il n’y paraît : celle d’un homme seul, enfermé dans son passé et dans l’alcool, dont la dernière enquête en date constitue moins un jeu de pistes qu’un long tête-à-tête avec sa conscience.
Une voix, omniprésente, guide tout. Elle commente les affects, relie les événements entre eux, explique les tenants et aboutissants de l’enquête. Peter Graham, le protagoniste et antihéros de The Painted Crime, en est le dépositaire exclusif. « J’avais soif, très soif. Comme une envie d’autodestruction pour échapper à l’horrible bourdonnement de ce monde grouillant », confie-t-il d’entrée, attestant à la fois d’une accoutumance à l’alcool et d’un regard désabusé sur le genre humain, dont il a pu mesurer tous les travers à la faveur de son travail de détective privé. Nous sommes en terrain connu : celui du film noir classique, où la parole intérieure remplace la lumière extérieure. Le véreux Walter Neff opérait en voix-off rétrospective dans Assurance sur la mort (1944, Billy Wilder) ; le solitaire Peter Graham procède ici par flashbacks et énonciations immédiates.
Cette narration, toutefois, se fait parfois trop insistante. Elle sur-explicite, balise, appuie là où l’image ou le dialogue suffiraient. Le commentaire devient démonstratif, comme s’il craignait de laisser le lecteur seul face aux zones grises. Ce trop-plein de mots, cette loquacité un peu directive forme sur la durée une vulnérabilité conceptuelle. Mais elle aide aussi à trahir la solitude du personnage. Personne à qui parler, alors il parle trop. À lui-même. À nous. Le procédé, s’il affaiblit parfois la suggestion, renforce la dimension mélancolique de l’album : cet homme n’existe vraiment que lorsqu’il raconte.
S’il n’est pas faux d’évoquer à son endroit un désert affectif – l’ancien soldat est peu entouré et a vu son ex-fiancée se lier à un autre –, une personne fait cependant exception : Jonathan. L’ami unique, le seul lien qui ne soit ni transaction, ni soupçon. « Jonathan “l’aigle” Lewis était un homme bourru au cœur tendre comme un caramel mou », peut-on lire avec une certaine tendresse. Cette amitié-là est d’autant plus précieuse que les deux hommes collaborent pour tirer au clair la disparition de Clark Brown – un musicien noir à qui Graham doit remettre une trompette, promesse faite à un homme mourant sur le champ de bataille.
Très vite, l’enquête met au jour un système de domination où l’argent, le sexe et le pouvoir se confondent. « Être confronté à des trahisons et des crimes ne donne pas envie de croire en l’être humain », lâchait déjà, en début d’album, le narrateur. Désormais, pis, ce sont la mafia, Hollywood, les scandales sexuels, les mensonges et les assassinats dont il est question. L’usine à rêves s’est muée en fabrique du mensonge, à la manière de Sunset Boulevard (1950, toujours Billy Wilder), où les projecteurs masquent avec peine les cadavres. Les fausses pistes s’accumulent, Graham passe d’un cambriolage à un lynchage, mais il ne se doute pas encore des raisons pour lesquelles Clark Brown, ce musicien fauché reconverti en chauffeur, a disparu.
Malgré une couverture sur laquelle semble être plaquée une affiche de cinéma, le récit ne se contente pas de rejouer les codes du genre. Il les déplace. Il introduit des éléments audacieux qui auraient été impensables dans le Hollywood des années 40 et 50. Le couple interracial, notamment, s’inscrit à contre-courant d’un imaginaire cinématographique longtemps aveugle ou lâche sur ces questions. Cette relation n’est pas épinglée, elle existe, simplement, dans toute sa subversion implicite. De la même manière, les commentaires rendus cyniques sur la valeur de la vie d’un Noir participent d’une déconstruction.
Sans révéler les rouages ultimes de l’intrigue, il nous faut mentionner que le récit repose sur un jeu de dupes où les rôles ne sont jamais aussi simples qu’ils en ont l’air. Les motivations intimes, notamment celles de Clark et de sa compagne, dessinent un horizon moral plus ambigu que prévu, loin de tout manichéisme. Là encore, The Painted Crime reste fidèle à l’esprit du noir : personne n’est tout à fait innocent. Et, cœur même du protagoniste, certains sont plus seuls que d’autres.
Un peu scolaire, Stefano Martino n’en est pas moins intéressant. L’auteur nous parle d’hommes fatigués, de sociétés rétrogrades, de manœuvres délictueuses. Il le fait à double ou triple fond, dans un superbe noir et blanc très en phase avec ses modèles hollywoodiens. Le résultat est généreux ; il déborde de nostalgie cinématographique et surmonte sans peine ses quelques faiblesses.
Jonathan Fanara

The Painted Crime, Stefano Martino – Glénat, 11 février 2026, 88 pages

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