Le Prix : au grenier des illusions

« Le Prix n’est cependant pas un récit sur l’argent : c’est un travail autour de la mémoire. Très vite, la discussion quitte les meubles pour s’enfoncer dans la chair vive des rancœurs. Victor reproche à Walter de l’avoir abandonné seul avec un père brisé ; Walter accuse Victor de s’être fabriqué un rôle de martyr, d’avoir choisi l’échec par confort, ou pour mieux condamner sa propre réussite. »

Publié chez Robert Laffont, Le Prix d’Arthur Miller se tapisse de la poussière parfois amère des souvenirs. Deux frères séparés par leurs choix dialoguent entre regrets et justifications, avec en toile de fond cette question lancinante que seuls les plus grands dramaturges parviennent à formuler : que valent réellement nos décisions ?

Dans le théâtre d’Arthur Miller, les drames ne naissent pas d’événements spectaculaires mais souvent de décisions minuscules, répétées jour après jour, jusqu’à se muer en fatalité. Le Prix en est peut-être l’exemple le plus cruel. Son intrigue se joue dans un grenier new-yorkais promis à la démolition, rempli de meubles imposants, de bibelots surannés et d’odeurs d’un autre siècle. On y pénètre comme dans une chambre mortuaire, à ceci près que ce sont des choix existentiels que l’on s’apprête à autopsier.

Victor Franz y arrive le premier. Policier fatigué, « près de quarante-cinq ans », bientôt à la retraite, lesté d’une vie qu’il n’a jamais vraiment choisie. Il touche un phonographe, une harpe, un ancien matériel d’escrime, comme pour s’assurer que tout cela a bien existé. Ces objets, auxquels le récit va attribuer une valeur symbolique, ont appartenu à son père, un homme ruiné, marqué par une chute qui a brisé deux destins. À Victor, elle a coûté une carrière scientifique et la promesse d’un autre avenir. Son frère Walter, en revanche, est devenu un chirurgien riche et lointain. 

Esther, la femme de Victor, entre dans ce mausolée domestique avec une certaine résignation. Tout la ramène à sa condition. Leur appartement ? « C’est usé, vieillot, sans goût. » C’est comme si elle payait le prix de la sécurité offerte par Victor par une vie qu’elle juge médiocre et sans éclat. La venue de Gregory Solomon, marchand de meubles presque nonagénaire, introduit alors une dimension faussement prosaïque : combien vaut tout cela ? Combien vaut une vie rangée dans des commodes en chêne et des fauteuils à oreilles ? 

L’offre tombe : onze cents dollars pour l’ensemble. Une somme dérisoire au regard du poids affectif du lieu. Et c’est à ce moment précis, juste avant que l’affaire ne soit soldée, que Walter surgit. Il arrive auréolé de sa réussite, mais aussi de sa récente dépression nerveuse. Il a une solution : un don surévalué, des montages fiscaux qui lui vaudraient une déduction de douze mille dollars, à partager en deux. L’abstraction financière contre le liquide immédiat – mais chiche – de Solomon. Il propose même un emploi à Victor, comme s’il leur offrait une réécriture tardive de l’histoire.

Le Prix n’est cependant pas un récit sur l’argent : c’est un travail autour de la mémoire. Très vite, la discussion quitte les meubles pour s’enfoncer dans la chair vive des rancœurs. Victor reproche à Walter de l’avoir abandonné seul avec un père brisé ; Walter accuse Victor de s’être fabriqué un rôle de martyr, d’avoir choisi l’échec par confort, ou pour mieux condamner sa propre réussite. Et puis vient la révélation, l’une de celles dont Arthur Miller a le secret : leur père n’était peut-être pas si désargenté qu’on le croyait. Il avait caché quatre mille dollars pendant que Victor se privait, mangeait des restes, enterrait ses ambitions. La harpe, posée là depuis toujours, valait à elle seule le prix du diplôme sacrifié.

Tout vacille alors pour Victor. Le sacrifice n’était probablement qu’une illusion, la loyauté un aveuglement, l’amour une construction destinée à rendre supportable une vie gâchée. Esther ne peut qu’appréhender leur mariage comme une farce tragique, bâtie sur un mensonge originel. « Ce n’est pas étonnant que tu aies tout raté. Tu n’as pas cru un seul mot de tout ce que tu as raconté pendant des années ! Nous avons passé notre existence à mentir ; au fond de l’égout, jour après jour… pour protéger un misérable combinard ! Quoi d’étonnant à ce que tout cela m’ait semblé un rêve ? C’en était un ; un fichu cauchemar ! »

Walter, lui, confesse, dans un moment de lucidité : « Ça arrive petit à petit ; on commence par vouloir être le premier partout et il n’y a pas de doute, il y faut une sorte de fanatisme. Il y a tant à apprendre et si peu de temps pour le faire ; on finit par éliminer tout ce qui se met en travers de notre chemin ; même les gens. »  Cela explique son départ. Mais il ne ménage pas non plus son frère : « Tu t’inventes une vie de sacrifice, une vie de devoir ; mais ce qui n’a jamais existé ici ne peut être maintenu. Tu ne maintenais rien, tu niais ce que tu savais qu’ils étaient. Et tu te niais toi-même. Et c’est la seule chose qu’il y ait entre nous maintenant. Une illusion, Vic ; que je leur avais craché au visage et que toi, tu devais les soutenir contre moi ! »

Victor n’est ni un saint ni un imbécile ; Walter n’est ni un monstre ni un homme à qui tout sourit. Chacun a finalement payé le prix de ses choix : l’un en s’enfermant plus que de raison dans la fidélité, l’autre en se perdant peu à peu dans la réussite. La pièce se clôt sans véritable réconciliation, comme souvent chez Miller, parce qu’il n’y a pas de paix possible quand les souvenirs eux-mêmes sont en litige.

En revenant aujourd’hui dans les rayons des librairies françaises, Le Prix frappe par son actualité. À l’heure où l’on ne cesse de parler de rentabilité, d’optimisation et de patrimoine, Arthur Miller nous rappelle que la véritable évaluation se fait ailleurs, dans cette comptabilité invisible des renoncements personnels et des illusions collectives. On peut vendre un grenier, mais on ne solde jamais tout à fait son passé. Et c’est peut-être pour cela que ce texte, cette pièce, cinquante ans plus tard, continue de produire ses effets.

Fiche produit Amazon

Jonathan Fanara


Le Prix, Arthur Miller – Robert Laffont, 12 février 2026, 224 pages 


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