OFF : démocratie émiettée

« Sous ses dehors de thriller d’anticipation, Off pose une question brutale : que reste-t-il de nos valeurs quand les structures s’effondrent ? L’album argue qu’en 2026, perdre le courant, c’est perdre l’eau, la santé, la logistique, l’information, et donc la possibilité même du collectif. »

Avec Off, Romain Renard, Olivier Tollet et Patrice Réglat-Vizzavona publient aux éditions Daniel Maghen un pavé d’anticipation sociale (344 pages) qui repose sur un black-out mondial. Les auteurs dissèquent, couche par couche, la manière dont une société moderne peut glisser vers la brutalité la plus primaire. Plus qu’un thriller politique ou une dystopie post-apocalyptique, Off est un entonnoir. Et nous sommes peut-être déjà dedans.

L’entonnoir s’ouvre large. Géraldine, jeune agricultrice, lutte contre une épidémie bovine dans la ferme familiale. Romain, son compagnon, n’est autre que le fils d’Anne Van Obel, vice-première ministre et ministre de la Défense, souffrant d’un cancer du poumon qu’elle cache à tous, et sur le point d’annoncer sa démission. Benoît, le frère d’Anne, policier, intervient sur une prise d’otages menée par Sébastien, un ancien ami. Au même moment, sa femme accouche. Puis survient l’élément perturbateur : une panne générale, irrémédiable, due à une tempête solaire.

À ce stade, le récit ressemble encore à une fresque chorale : une ferme, un ministère, une intervention policière, un bloc obstétrical. Des événements parallèles, certains déjà chargés d’angoisse. Mais on sent que quelque chose aspire l’ensemble vers un centre commun. C’est là que l’entonnoir commence à se resserrer.

Le goulot technologique : quand tout s’éteint

Plus d’électricité. Plus de téléphones. Plus de GPS. Plus de radios. Les hôpitaux sont en difficulté, les transports s’arrêtent, l’information disparaît presque totalement. On parle d’abord d’attaque coordonnée, de sabotage sur fond de tension internationale – la Russie, l’OTAN, la peur diffuse d’une guerre hybride.

Puis, un ingénieur, ancien professeur d’Anne, dispense une autre vérité : il s’agit d’une tempête solaire majeure, un choc magnétique planétaire, cousin contemporain de l’événement de Carrington. Un accident cosmique. Une peccadille à l’échelle de l’univers, mais un cataclysme pour nos infrastructures.

Le diagnostic est glaçant : il faudra des mois, peut-être des années, pour tout remettre en état de marche, et davantage encore pour réparer ce qui aura été brisé, concrètement et socialement. Car le monde, et plus spécifiquement la Belgique, se prépare à affronter l’imprévisible : des révoltes populaires, un effondrement économique, des radicalisations politiques.

Off cesse alors d’être un simple récit catastrophe. Il devient une étude clinique de la dépendance technologique. Sans courant, la modernité s’affirme en coquille vide. La nourriture manque. L’eau est rationnée. Les marchés s’écroulent. Ceux qui avaient placé leur argent en bourse perdent tout. Le confort disparaît. La peur prend sa place. L’entonnoir se resserre encore.

Le goulot social : chacun pour soi, puis contre tous

Très vite, toute solidarité s’éteint. Les banlieues s’embrasent. Les pillages se multiplient. Des maisons sont vidées méthodiquement. Certains s’organisent en bandes pour survivre, d’autres pour tirer profit de la situation. Dans des planches saisissantes, on voit des cités en ruine, des corps amaigris fouillant les détritus aux côtés des rats, pendant que d’autres vendent l’eau potable au litre. On pense à The Walking Dead, zombies en moins, humanité à nu.

Comment, en quelques jours, une démocratie peut-elle glisser à ce point vers une forme de féodalité urbaine ? Milices improvisées. Territoires barricadés. Méfiance généralisée. Le lien social s’effiloche jusqu’à rompre. Benoît, désormais veuf, est prêt à tout pour protéger sa fille nouveau-née ; Géraldine et sa famille rurale bâtissent un refuge ; Sébastien transforme le chaos en une opportunité : il force Benoît à braquer un fourgon sous la menace et accumule argent et lingots. L’entonnoir devient très étroit. On y respire mal.

Le goulot politique : quand les extrêmes entrent dans la brèche

Entretemps, le vide laissé par l’État vacillant s’est vu aussitôt comblé. Des groupuscules nationalistes dressent des barrages sur les routes. Certains proclament déjà leur sécession. Au Parlement, un leader populiste cite Mussolini sans détour. À la radio, média redevenu central, des voix radicales électrisent les foules, attisent la colère, désignent des boucs émissaires. La Belgique, décrite comme une « conférence diplomatique permanente », était fragile par nature. Et cela devient une faille abyssale.

Anne Van Obel, devenue Première ministre, tente de maintenir un semblant d’unité. Elle mise sur les symboles, implique la nouvelle Reine, multiplie les allocutions, organise des distributions de vivres. Mais le pouvoir est pris en étau : incapable de dire la vérité sur les délais de reconstruction, sommé d’agir sans moyens adéquats, attaqué de toutes parts et sans le moindre scrupule.

La foule finit par converger vers le cœur institutionnel du pays, dans une scène qui évoque frontalement l’assaut du Capitole – cette fois avec armes à feu et incendies massifs. Comme souvent dans les démocraties en crise, tout se joue dans la mise en récit : rumeurs, demi-vérités, propagande. La parole corrompue corrompt. Et pas seulement les plus corruptibles.

L’entonnoir est désormais à son point le plus serré.

Le fond de l’entonnoir : l’humain face au vide

Sous ses dehors de thriller d’anticipation, Off pose une question brutale : que reste-t-il de nos valeurs quand les structures s’effondrent ? L’album argue qu’en 2026, perdre le courant, c’est perdre l’eau, la santé, la logistique, l’information, et donc la possibilité même du collectif.

Graphiquement, Patrice Réglat-Vizzavona accompagne cette descente avec un réalisme tendu : visages creusés, regards hallucinés, décors urbains livrés à l’abandon, palettes sépia qui semblent déjà couvertes de cendres. Chaque changement de point de vue – ministre, policier, agricultrice, citoyen anonyme – agit comme une rotation autour d’un même gouffre.

On comprend alors la mécanique profonde mise en vignettes : ce n’est pas la tempête solaire qui détruit la société ; elle ne fait qu’ouvrir la trappe. Ce qui précipite la chute, ce sont nos réflexes archaïques : l’individualisme, la peur de l’autre, l’attrait pour les discours simplistes, la tentation autoritaire.

Off est un récit haletant, oui. Mais surtout un avertissement. Une chronique sociale déguisée en dystopie. Un livre-somme qui rappelle que la civilisation n’est pas un acquis : c’est un équilibre précaire, suspendu à des fils invisibles – électriques, politiques, humains. Une société apparemment stable peut, en quelques jours, basculer dans la déliquescence. Et il suffit parfois d’une étincelle – venue du soleil ? – pour nous montrer à quel point nous marchions déjà à tâtons au bord du vide.

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Jonathan Fanara


Off, Romain Renard, Olivier Tollet et Patrice Réglat-Vizzavona

Daniel Maghen, 4 février 2026, 344 pages 

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