Francis Ford Coppola, trois visages d’un même vertige

À l’occasion de la sortie en 4K et Blu-ray de Coup de cœur, Tucker et Outsiders chez Pathé, Francis Ford Coppola apparaît comme pris dans un miroir à trois faces. Ces longs métrages, souvent jugés mineurs, parfois mal aimés, racontent peut-être mieux que les monuments canonisés (Le Parrain, Apocalypse Now) ce qui a constitué l’étoffe d’un cinéaste devenu incontournable.

Il est tentant de raconter Francis Ford Coppola comme un héros tragique du Nouvel Hollywood : l’homme qui a conquis le monde avec Le Parrain et Apocalypse Now, s’égarant volontiers dans des projets gargantuesques, trop coûteux, et manifestement idéalistes. Mais ce récit est un peu paresseux. La ressortie simultanée de Coup de cœur, Tucker et Outsiders permet de déplacer le regard. Ces trois films, si dissemblables en surface, dessinent une cartographie de l’Amérique : Coppola y parle de couples qui ne s’écoutent plus, d’inventeurs broyés par le système, de gosses enfermés dans leur classe sociale. Et parfois, à travers eux, de lui-même.

La démesure, dedans et dehors

Il faut d’abord revenir à la cicatrice fondatrice : Apocalypse Now. Un tournage en extérieur, ravagé par les typhons, les maladies, la folie, un Marlon Brando hors de contrôle, un budget qui explose, un film qui semble vouloir absorber le monde pour mieux le recracher en vision apocalyptique. Après cela, Francis Ford Coppola a cette étiquette : un homme qui a probablement vu trop grand et trop loin. Alors, pour Coup de cœur, il décide de faire exactement l’inverse : plus de jungle, plus d’hélicoptères, plus de Brando obèse. Un studio, des acteurs sans aura de stars, une histoire minuscule. Mais ce serait mal connaître Coppola que d’y voir un retour à la modestie.

Car la démesure est toujours là, simplement déplacée. Là où Apocalypse Now brûlait son argent dans la boue et la pluie des Philippines, Coup de cœur le dilapide dans la lumière artificielle d’un Las Vegas reconstitué. Coppola ne peut pas s’empêcher de transformer la plus petite histoire en opéra. Il bâtit une rue entière en studio, expérimente le « live cinema », multiplie les caméras, pousse Storaro et Tavoularis dans une orgie de néons, de surimpressions et de travellings impossibles. Le film est une miniature sentimentale tournée avec les moyens d’une guerre. Et ce décalage est précisément son sujet.

Un couple comme champ de bataille

Hank et Frannie ne sont pas des héros. Ce sont deux êtres usés. Lui la trouve inintéressante. Elle lui reproche de ne jamais écouter. Ils font l’amour tous les quinze jours, par habitude plus que par désir. Autour d’eux, les amies accumulent les mauvaises expériences masculines comme des bleus sur la peau. Tout est là : la lassitude, l’incommunicabilité, cette fatigue sourde qui remplace l’amour quand on ne sait plus se parler.

Coppola filme cette crise intime comme il filmait la guerre du Vietnam : avec emphase, musique et chorégraphies, avec un chœur (Tom Waits et Crystal Gayle) qui commente les pensées des personnages. Le couple devient une zone de conflit. Chacun part dans la nuit chercher un autre corps, un autre regard. Mais, comme dans Apocalypse Now, le voyage n’apporte pas la paix : seulement une parenthèse, un mirage. Cette manière de faire dialoguer l’intime et le grandiose irrigue aussi Outsiders et Tucker. Chez Coppola, les drames privés sont toujours pris dans des forces qui les dépassent.

Outsiders, l’Amérique comme cage

Dans Outsiders, il n’y a pas de néons ni de studio monumental, mais il y a la même idée d’enfermement. Les Greasers et les Socs ne sont pas seulement deux bandes rivales : ce sont deux classes sociales. D’un côté, les enfants pauvres du Nord, livrés à eux-mêmes, orphelins, maltraités, sans avenir. De l’autre, la bourgeoisie du Sud, protégée par les institutions. La violence découle de la place occupée dans la société.

Ponyboy, comme Hank dans Coup de cœur, est un être qui ne trouve pas sa place. Trop sensible, trop cultivé, il regarde son propre clan comme de l’extérieur. Il a une chance de s’en sortir, mais cette chance est fragile, presque coupable. Coppola filme ces adolescents comme des gosses qui jouent aux durs, la musique d’Elvis accompagnant la tragédie qui se noue. Là encore, le cinéaste refuse la nostalgie : les années 60 ne sont pas un âge d’or, mais une époque qui abandonne ses enfants.

Tucker, le rêve américain en procès

Preston Tucker, inventeur génial, veut construire une voiture révolutionnaire. Les géants de l’industrie – Ford, Chrysler, General Motors – l’écrasent. Les politiques et la justice l’achèvent. Coppola filme cette histoire comme un Capra tardif, lumineux, presque naïf, mais le cœur est amer. Le rêve américain apprécie peu les rêveurs.

Impossible de ne pas voir en Tucker un double du cinéaste. Coppola aussi a voulu inventer un autre cinéma, hors des majors, avec American Zoetrope. Coppola aussi a cru que la liberté formelle pouvait vaincre les structures. Et comme Tucker, il s’est parfois retrouvé face à un mur.

Ce qui est beau dans Tucker, c’est que Coppola ne filme pas une victoire, mais se penche sur l’extrême dignité d’un échec. La voiture ne s’impose pas en dépit des efforts, l’homme est broyé par le système, mais quelque chose d’inattendu a existé. Une autre manière de faire. Une ligne de carrosserie différente. Une idée.

Trois films, un même cœur

Pris ensemble, Coup de cœur, Tucker et Outsiders forment un triptyque étrange. Un couple qui n’arrive plus à se parler. Un inventeur que personne ne souhaite écouter. Des adolescents que la société ne voit pas. Trois variations sur la même douleur : celle d’être inaudible. Et face à cela, Coppola répond toujours de la même manière : par la démesure. Trop de lumière, trop de musique, trop d’émotion, trop de cinéma, trop de fougue. Comme si l’excès était la seule façon de lutter contre l’indifférence.

Les redécouvrir aujourd’hui, dans des éditions remarquables, ce n’est pas seulement rendre justice à des films mal compris. C’est retrouver un Coppola fragile et obstiné, qui, après avoir conquis Hollywood, a passé une partie de sa vie à façonner des projets personnels, portés par sa propre société de production.

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Jonathan Fanara


Fiche technique et suppléments : Coup de cœur, Tucker et Outsiders


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