« À partir de là, tout vacille. Ce n’est plus seulement une histoire de survie post-pandémique. C’est une histoire d’émancipation. De regard qui s’ouvre. De vérité qui se fait jour. Gemma comprend peu à peu que le monde extérieur n’est peut-être pas l’enfer promis, et que l’enfermement familial demeure, lui, pourtant bien réel. »
Dans Le Sanctuaire, publié aux éditions Sarbacane et basé sur un roman de Laurine Roux, Jérôme Lavoine échafaude un récit âpre et intime, où l’apocalypse sert surtout de décor à une tragédie familiale. Une fable tricolore et charbonneuse sur l’emprise, la peur, et ce qu’il en coûte de grandir sous cloche.
Ils vivaient autrefois au bord de la mer. Une maison ouverte sur l’horizon, les souvenirs de chantilly sur les gâteaux d’anniversaire, une vie presque ordinaire. Puis il y a eu l’épidémie, un virus transmis par les oiseaux, censé avoir décimé la quasi-totalité de l’humanité. Depuis, une famille s’est retranchée dans un sanctuaire montagneux, coupée du monde, soumise à la loi d’un père devenu chef de clan. C’est là que commence Le Sanctuaire.
Deux sœurs se trouvent au cœur du récit : l’aînée, June, porte en elle la mémoire du monde d’avant ; la cadette, Gemma, est née dans cet après. Pour l’une, le passé est une plaie vive. Pour l’autre, il n’existe pas. Gemma est une enfant du repli, façonnée par la chasse, la neige, les règles strictes du père. Son arc est son jouet, son apprentissage, presque son identité. June, elle, étouffe.
Elle se souvient de la mer, des cinémas, des rendez-vous anodins, de tout ce que la vie pouvait contenir de futile et de précieux. Elle semble ouvrir les yeux sur ce huis clos forcé, dans cette routine de survie qui ressemble de plus en plus à une prison. Très tôt, son désir de départ affleure, comme une évidence douloureuse.
Pendant ce temps, le père règne sur son pré-carré. Surprotecteur jusqu’à l’obsession, brutal, parfois imprévisible, il gouverne sa famille par la peur. Il est capable de frapper et d’humilier. Il impose une version du réel qui ne souffre aucune contradiction. Sa femme s’efface, au point de s’enfermer parfois dans une forme de mutisme, ses filles obéissent. Sous couvert de sécurité, il installe un climat de terreur feutrée. Ce sanctuaire qu’il prétend salvateur est surtout un territoire sous contrôle.
Puis surgit l’homme aux oiseaux. Un vieil ermite vivant entouré de rapaces, figure presque mythologique au milieu des arbres. Sa simple existence met à mal la forteresse idéologique du père. Car cet homme touche les oiseaux. Il les nourrit. Il vit avec eux. Et il est toujours en vie. Pour Gemma, éminemment curieuse, c’est un séisme. La plus jeune des sœurs, la chasseuse disciplinée, découvre qu’il est possible d’entrer en contact avec ce qui était jusque-là présenté comme mortel. Que l’aigle ne tue pas nécessairement. Que la peur qu’on lui a inculquée n’est peut-être qu’un récit, une construction.
À partir de là, tout vacille. Ce n’est plus seulement une histoire de survie post-pandémique. C’est une histoire d’émancipation. De regard qui s’ouvre. De vérité qui se fait jour. Gemma comprend peu à peu que le monde extérieur n’est peut-être pas l’enfer promis, et que l’enfermement familial demeure, lui, pourtant bien réel. Cela précipite la chute des certitudes. Cette famille a-t-elle trop longtemps évolué dans un mensonge ? Et si l’apocalypse environnante servait surtout d’alibi à un homme incapable de laisser partir les siens ?
Un geôlier affectif a fait d’un sanctuaire non pas un refuge, mais un authentique dispositif de domination. Derrière le vernis du récit post-apocalyptique se dessine alors une radiographie précise de la violence domestique et de la manipulation émotionnelle. Cette superposition (la fin du monde à l’extérieur, l’effondrement intime à l’intérieur) plonge les protagonistes dans un double abîme. Et c’est en cela que l’ouvrage est fascinant.
Jonathan Fanara

Le Sanctuaire, Jérôme Lavoine – Sarbacane, 4 février 2026, 160 pages

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