« Les émotions de Karl sont-elles authentiques ou simulées ? La question est insoluble, et c’est très bien ainsi. Cyril Bonin préfère nous placer devant notre responsabilité de lecteurs : que faisons-nous de cette ambiguïté ? À quel moment décidons-nous qu’un être mérite considération ? »
Un accident de voiture, un robot au volant, un père disparu et une fille pressée de tirer un trait sur son passé familial : publié aux éditions Sarbacane, Karl déploie, sous des dehors de science-fiction minimaliste, une réflexion délicate sur la responsabilité, la mémoire et ce que signifie vraiment être vivant.
Il y a d’abord cette distance. Dix années presque silencieuses entre une fille et son père, maintenues à flot par quelques appels rituels – anniversaires, Noël, politesses affectueuses sans véritable lendemain. Puis vint la mort brutale du paternel, riche banquier reclus dans sa propriété forestière. Et enfin l’héritage inattendu : une maison, des souvenirs… et Karl, un androïde de compagnie laissé en veille. Une présence dont on ne sait que faire.
Au moment de l’accident, c’est Karl qui conduisait. L’affaire prend une tournure judiciaire. Le fabricant est attaqué, car le robot est suspecté de défaillance. La question se déplace cependant rapidement du simple dysfonctionnement technique vers quelque chose d’autrement plus vertigineux : peut-on tenir un robot pour responsable de ses actes ? Et si oui, à partir de quand ?
C’est là que Karl déploie toute sa finesse. Le procès agit comme une chambre d’écho philosophique. À travers expertises et témoignages, on en vient à ausculter la notion même de conscience. Et pour cause : Karl parle du temps qui passe, de sa relation à son environnement ; il s’épanche sur des sujets métaphysiques. Mimétisme sophistiqué ou véritable intériorité ? Personne ne peut vraiment trancher. Et c’est précisément cette impossibilité de conclure qui fait la force du récit.
La fille du banquier, pourtant décidée à se tenir à distance de l’affaire, se retrouve peu à peu impliquée. Une relation discrète de confiance et d’amitié s’installe entre elle et la machine. L’androïde devient un compagnon du quotidien : cuisine, jardinage, gestes simples partagés dans une maison trop grande. À travers lui, elle se reconnecte indirectement à son père, comme si Karl portait encore quelque chose de son ancien propriétaire.
Une révélation tardive vient d’ailleurs déplacer subtilement la perspective : les données « anormales » relevées chez l’androïde ne sont pas un hasard. Et encore moins une déficience. Elles trouvent leur origine dans une vérité soigneusement dissimulée. Sans rien dévoiler, disons simplement que cette découverte donne une résonance nouvelle aux paroles du robot, et trouble encore davantage la frontière entre programmation et vécu. À ce stade, il est difficile de ne pas penser à certains monuments du genre : Blade Runner, L’Homme bicentenaire, A.I. Intelligence artificielle ou encore Ex Machina.
D’autant plus qu’un contraste moral s’installe avec beaucoup de justesse. D’un côté, une entreprise financière prête à instrumentaliser le drame pour obtenir réparation financière. De l’autre, Karl lui-même, adoptant une posture presque stoïcienne : reconnu conscient par la justice, il accepte sa culpabilité et la prison, même si l’enfermement lui fait éprouver le poids interminable du temps. L’androïde apparaît alors plus humain que bien des humains, capable d’assumer ses actes là où d’autres se réfugient par intérêt derrière des procédures.
Le trait, une ligne claire assouplie, est porté par une palette chaude et légèrement surannée. La ville semble quant à elle tout droit sortie d’un futur fantasmé dans les années 50, avec des véhicules passés de mode mais aussi des drones et des robots à tout faire. L’ensemble compose un univers rétro-futuriste mélancolique, où la science-fiction s’infiltre sans que le spectacle phagocyte l’intime.
Il y a beaucoup de silences dans Karl. Ils sont chargés de sens. Des moments de suspension où l’on regarde un robot déambuler dans un sous-bois, ou une femme figée devant une fenêtre. Ils supportent quelque chose d’inexplicable, le sentiment que tout n’est pas parfaitement ordonné. Les émotions de Karl sont-elles authentiques ou simulées ? La question est insoluble, et c’est très bien ainsi. Cyril Bonin préfère nous placer devant notre responsabilité de lecteurs : que faisons-nous de cette ambiguïté ? À quel moment décidons-nous qu’un être mérite considération ?
Jonathan Fanara

Karl, Cyril Bonin – Sarbacane, 4 février 2026, 112 pages

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